ARCTIQUE
 

 

 

 

 

 

 

Arctique ou régions arctiques


Ensemble formé par l'océan Arctique et la région continentale et insulaire (terres arctiques) située à l'intérieur du cercle polaire arctique. Les terres continentales englobent le nord de l'Amérique, de l'Europe et de la Sibérie. Les régions insulaires sont : l'archipel canadien ; le Groenland (Danemark) ; le Svalbard (Norvège) ; la Novaïa Zemlia (Nouvelle-Zemble), la terre François-Joseph, la Severnaïa Zemlia (Terre du Nord) et les îles de Nouvelle-Sibérie (Russie).


Arctique
Le climat, très froid, permet cependant, localement, l'existence d'une maigre végétation (toundra) et d'une faune terrestre et marine. Les groupes humains (Inuits, Lapons, Samoyèdes) sont très dispersés et vivent surtout de la chasse, de la pêche et de l'élevage.
Aujourd'hui, la fonte rapide de la banquise, liée au changement climatique, modifie la zone dans cette zone stratégique : les perspectives d'exploitation de ressources minérales et stratégiques potentiellement importantes et d'ouverture de nouvelles routes maritimes attisent le compétition entre États de la région.
1. Le cadre physique


Contrairement à l'Antarctique, l'Arctique est composé d'un océan limité de terres continentales, mais le froid – moins intense, toutefois, qu'au pôle Sud – joue un rôle tout aussi déterminant sur le milieu. La glace est présente sous deux formes : la glace d'eau douce des glaciers continentaux et la glace de mer de la banquise, formée d'eau salée. On peut estimer la superficie totale à environ 18 millions de kilomètres carrés pour un rayon de 2 400 km.
Le mot Arctique, du grec arktos (« ours »), fait référence à la constellation de la Grande Ourse, très visible dans le ciel arctique.
1.1. Les terres fermes


L'Arctique englobe presque tout le Groenland, la plus grande île du monde après l'Australie, et les parties septentrionales de la Russie, du Canada, des États-Unis (Alaska), de la Finlande, de la Norvège et de la Suède. Les plus grandes îles sont canadiennes : les îles de Baffin, de Banks, du Prince-de-Galles et Victoria, ainsi que celles de l'archipel de la Reine-Élisabeth, qui abrite le pôle nord magnétique et comprend les îles Melville, Devon, Axel Heiberg et l'île Ellesmere, pour les principales. Au nord-est du Groenland, l'archipel de Svalbard, qui comprend le Spitzberg, est une dépendance du royaume de Norvège. Les archipels François-Joseph, à l'est du Spitzberg, de la Novaïa Zemlia (Nouvelle-Zemble), celui de la Nouvelle-Sibérie et l'île Vrangel appartiennent à la Russie. Bien que l'on considère le cercle polaire arctique comme limite de la zone arctique, certains proposent l'isotherme + 10 °C en juillet : cet isotherme se calque sur le cercle polaire en Eurasie, mais descend plus au sud en Amérique.
Si les îles portent un grand nombre de grands glaciers, le seul inlandsis – ou calotte glaciaire – de la zone arctique est celui du Groenland. Le volume de glace que porte cette vaste coupole (1 850 000 km3) est cependant onze fois moins important que celui de l'inlandsis antarctique. La plupart de ces glaciers, qui se terminent par des langues étroites et épaisses, déversent dans la mer de gigantesques pans de glace, dont la hauteur varie entre 2 m et 50 m : c'est de là que se détachent les icebergs.
1.2. L'océan Arctique


L'océan Arctique, le plus petit du monde, occupe un bassin subcirculaire couvrant environ 12 millions de kilomètres carrés. Il est limité par l'Eurasie, l'Amérique du Nord et le Groenland. Le détroit de Béring le relie à l'océan Pacifique et la mer du Groenland à l'océan Atlantique. La majeure partie de l'océan Arctique est recouverte de glaces : la banquise. Celle-ci n'est pas une masse immobile : une partie est attachée à la côte, alors que le pack mobile – dont l'épaisseur moyenne est de 1,50 m – dérive lentement sous l'action des vents et des courants. Durant les longs hivers, une couche de glace, d'une épaisseur de 5 à 7 m, dérive dans la partie centrale. En empêchant l'eau de mer de se solidifier, elle joue le rôle d'un isolant. Quelles que soient les conditions ambiantes, l'épaisseur de la banquise reste donc limitée.

1.3. Le climat polaire


Aux hivers arctiques longs et froids s'opposent les étés courts et frais. Cette région reçoit, en effet, peu de rayonnement solaire en raison de son inclinaison par rapport à la zone intertropicale (où le soleil est au zénith). En hiver, le soleil n'apparaît jamais (au pôle Nord, cette saison dure théoriquement six mois). Les températures sont le plus souvent inférieures à − 10 °C, et n'approchent 0 °C au pôle Nord qu'en juillet et août.
Le froid qui sévit pendant le long et rigoureux hiver (moyennes mensuelles souvent inférieures à − 10 °C ou même − 20 °C) conditionne toute la vie. Il explique : la présence d'un sol gelé jusqu'à une grande profondeur, même sous les fonds marins ; la durée du manteau nival ; l'importance d'une banquise (palustre, lacustre, fluviale et côtière) interdisant l'écoulement superficiel pendant près de 200 jours par an ; la persistance d'inlandsis (au Groenland) et de calottes insulaires (Spitzberg, île de Baffin, etc.) dont les émissaires donnent naissance à des icebergs de petites dimensions.
Le cœur de l'Arctique est le siège d'un anticyclone qui confère une certaine aridité à cette région. Véritable désert froid, elle ne reçoit – sauf exceptions localisées – que 250 mm de précipitations annuelles en moyenne, le plus souvent sous forme de neige. Cependant, des perturbations atlantiques remontent les côtes toute l'année en apportant vents, brouillards et neiges. La présence de l'inlandsis du Groenland et l'important volume de glaces océaniques contribuent à maintenir des températures froides tout au long de l'année, bien que les franges côtières se réchauffent quelque peu durant le court été.
Des températures minimales atteignant − 70 °C ont été enregistrées au Groenland et à Verkhoïansk, en Sibérie. Bien que les vents arctiques soient moins fréquents et moins puissants qu'au pôle Sud, les zones côtières peuvent être balayées par des tempêtes.
La nuit polaire dure environ cinq mois, puis vient une période de un mois où le jour et la nuit sont en alternance. Au début, les jours sont très courts, puis ils s'allongent progressivement pour durer 24 heures : c'est alors que commence le jour polaire, qui dure environ cinq mois. Ce schéma est totalement inversé en Antarctique, l'autre terre polaire.
1.4. L'hydrologie
En été, les eaux de fonte des neiges, des glaces et des sols, sont grossies par les crues brutales des fleuves venant du sud. Pendant la débâcle de juin, l'Ienisseï débite à Igarka 78 500 m3s, moins de 8 semaines après les maigres qui n'ont transporté que 4 000 m3s sous la glace. Plaines fluviales et maritimes sont alors transformées en un immense champ de boue semé de marais et de lacs, où divaguent des fleuves larges comme des bras de mer (l'Ob et l'Ienisseï inondent leurs vallées sur une largeur de 40 à 50 km). Les embouchures, héritées de la transgression flandrienne, ont des dimensions impressionnantes et des contours incertains, semés de lagunes et de hauts fonds. L'Ob possède le plus long estuaire du monde (800 km), encombré de deltas et de barres instables ; ses eaux sont soumises à de fortes variations de vitesse et de niveau occasionnées par les sautes de vent et le renversement de la marée. Le delta de la Lena est parcouru par une multitude de bras divagants.
1.5. Le monde vivant
Seuls de rares arbres, de petite taille, peuvent résister au gel et à la débâcle. Les plantes arctiques possèdent de courtes racines en raison du permagel. Une flore éphémère, dont la durée de vie ne dépasse pas un mois, apparaît lors du bref été. Les variétés génétiques sont rares, en raison de l'imperméabilité du sous-sol et de l'intensité de la cryoturbation. La reproduction est le plus souvent asexuée et l'autopollinisation prédominante.


Le monde animal est représenté, notamment, par l'ours polaire, le caribou, le renne et le bœuf musqué. La plupart de ces espèces migrent en vastes troupeaux à travers la toundra à la recherche de leur nourriture. Parmi les petits mammifères terrestres, on note la présence d'animaux tels que le rat d'eau, le lemming, la belette, l'hermine, la martre, la zibeline, le renard, l'écureuil et le lièvre.


Les mammifères marins comme le narval, le morse, le phoque, l'otarie et le lion de mer effectuent également d'importantes migrations. En revanche, des poissons tels que la morue, le saumon et l'omble peuvent vivre toute l'année sous la banquise arctique, où ils trouvent une riche faune benthique. Des insectes pullulent et possèdent la particularité de pouvoir se congeler à tout moment en attendant de meilleures conditions climatiques. En l'absence de prédateurs, en particulier de reptiles, l'abondance des insectes en hiver fait de la toundra un milieu très favorable à la nidation au sol des oiseaux. Parmi ces derniers, bécasses, pluviers, lagopèdes, grues, hiboux, alouettes, pinsons et quelques faucons sont les plus représentés.


À l'approche de l'hiver, la plupart des mammifères emmagasinent des réserves de graisse (la couche de graisse du caribou peut, par exemple, atteindre un sixième de son poids). Accumulateur d'énergie, la graisse constitue également une excellente isolation. Si le phoque poilu et le morse ne sont pas enveloppés d'une épaisse fourrure, ils sont protégés, comme les cétacés, par une épaisse couche de graisse.


La couleur blanche est une dominante de la plupart des animaux arctiques. Certains gardent leur pelage ou leur plumage blanc toute l'année, comme l'ours polaire et le hibou des neiges, tandis que d'autres, tel le renard arctique, en changent avec l'été.
En été, le renouveau de la végétation est suffisant pour produire la reprise des migrations animales : de la taïga montent les bœufs musqués et les caribous vers le Grand Nord canadien ; les oies et les canards viennent, avec les moustiques, peupler les lagunes et les lacs de la plaine sibérienne. Dans les eaux marines dégagées des glaçons et enrichies par les crues, le jour quasi continu entretient une intense floraison planctonique qui profite aux poissons et aux animaux supérieurs (phoques, morses et diverses espèces de baleines). C'est la période d'une brève pêche côtière, traditionnelle ou industrielle.
2. Les hommes et les activités
Ces ressources rudimentaires furent exploitées par les peuples hyperboréens dès que le retrait des glaces permit leur installation. L'Arctique accueille de longue date des hommes, dont les Esquimaux (ou Inuit), peuple d'origine mongole, qui ont développé la plus fameuse civilisation. Ils ont colonisé l'Arctique depuis l'Asie, il y a 10 000 ans. Leur vie fut longtemps dépendante de la pêche et de la chasse aux phoques, morses, baleines et caribous. Les formes traditionnelles de l'élevage, de la chasse et de la pêche ont subi de profonds bouleversements et ne se maintiennent en l'état qu'en quelques secteurs reculés.
Les Lapons, peuple d'origine finno-ougrienne, sont présents dans le nord de la Norvège, de la Suède et de la Finlande, et dans le nord-ouest de la Russie (ces différents territoires constituant la Laponie). Principalement chasseurs de rennes à terre et pêcheurs le long des côtes, les Lapons ont développé ces dernières années des activités sédentaires, comme l'élevage du renne.
Les zones arctiques de la Russie sont occupées par de nombreux groupes ethniques, dont un petit groupe d'Esquimaux (en Sibérie orientale), de Samoyèdes et de Iakoutes.
La plupart de ces groupes ont été sédentarisés en de gros villages, comme sur les côtes du Groenland et de l'Alaska. D'autres ont été contraints de s'embaucher dans les divers centres où la vie industrielle et commerciale est parvenue à se développer en dépit des conditions hostiles. Ils y côtoient de riches travailleurs, employés dans les bases militaires ou minières, ce qui les incite à adopter leur mode de vie. Des centres miniers ont été établis sur les gisements de charbon (Vorkouta et Kolyma en Russie ; Spitzberg), d'hydrocarbures (bassin de la Petchora ; Prudhoe Bay), de minerais rares (Grand Nord canadien, Groenland), de fer (Labrador). Des villes ont été créées autour des anciens postes coloniaux ou des villages de pêcheurs égrenés le long des grandes voies navigables. Des stations jalonnent les axes de pénétration routière (route de l'Alaska) ou ferroviaire (Russie, Labrador). Des ports de commerce ont été établis principalement en Russie le long de la route maritime du Nord-Est où, pendant le bref été, une circulation se fait en convois précédés de brise-glace à propulsion nucléaire. Des aéroports et bases militaires ont été créés, enfin, en raison de l'importance stratégique des régions arctiques.
3. L'exploration de l'Arctique

2010 : le français Jean-Louis Étienne réussit la première traversée de l'Arctique en avion, en survolant le pôle Nord.
Situés à proximité des bases de départ de grands navigateurs, les Vikings, les parages des régions arctiques ont été atteints très tôt : dès 982, Erik Thorvaldsson, dit Erik le Rouge, exilé d'Islande, aborde la côte sud-ouest du Groenland et entreprend peu après la colonisation d'un secteur littoral de cette terre, sans doute un peu moins froide qu'aujourd'hui. Mais, après le déclin et l'oubli de cette mise en valeur, il faudra attendre l'ère des grandes découvertes et de puissants impératifs commerciaux pour que l'Arctique soit abordé dans l'optique de la recherche géographique.
Si, pour les régions australes, la géographie ancienne a longtemps nourri le mythe d'un continent s'étendant jusqu'aux latitudes moyennes, pour l'Arctique, en revanche, on a plutôt espéré que la terre ferme était éloignée du pôle. Ceci pour résoudre à bon compte le grand problème de la navigation à l'aube des temps modernes qui était la recherche d'une voie rapide vers l'Orient fabuleux. La découverte de l'Arctique a donc été liée d'abord à la reconnaissance des deux « passages » maritimes vers l'Asie, au nord-ouest et au nord-est de l'Europe occidentale.
La découverte de l'Arctique a procédé de deux modalités : par la terre, avec l'avancée des Russes en Sibérie et des découvreurs dans le grand Nord canadien et l'Alaska ; par la mer, avec la recherche de deux grands passages, le Nord-Ouest et le Nord-Est, qui devaient ouvrir aux navires d'Europe des voies nouvelles, raccourcies, vers l'Asie. L'exploit sportif de Peary couronnera le tout avec la conquête du pôle proprement dit.
3.1. La Sibérie arctique
À partir de la fin du xvie s., les Cosaques, refoulés de Russie, s'avancent dans les immensités sibériennes, plaçant sous leur servitude les rares populations qu'ils rencontrent. Avec Semen Ivanovitch Dejnev (vers 1605-vers 1672), ils explorent dès 1648 les rives du détroit de Béring. Le Kamtchatka est conquis en 1697. Enfin, juste avant sa mort, Pierre le Grand organise une expédition de découverte, la plus importante de son temps. Il en confie la direction au Danois Vitus Bering (ou Behring) [1681-1741]. L'avant-garde part de Saint-Pétersbourg en 1725 ; le dernier échelon ne sera de retour qu'en 1733. L'essentiel des efforts est consacré au littoral de la Sibérie. Semen Ivanovitch Tcheliouskine, en particulier, atteint en traîneau la pointe nord du continent, formée par le cap auquel sera donné son nom (1742). Au même moment, Dmitri Iakovlevitch Laptev cartographie le littoral dans la région de l'embouchure de la Iana. Par la suite, les recherches ne reprennent activement qu'au xixe s. En 1821, 1822 et 1823, Ferdinand Petrovitch Wrangel (ou Vrangel) [1797-1870] effectue trois pointes vers le nord, sur la banquise bordant la Sibérie orientale : il dépasse 72° de latitude. En 1843, Aleksandr Fedorovitch Middendorf (1815-1894) explore la péninsule de Taïmyr ; de 1868 à 1870, Maysel reconnaît le bassin de la Kolyma ; en 1891, enfin, Ivan Dementevitch Tcherski (1845-1892) visite les régions drainées par la Iana, l'Indiguirka et la Kolyma.
3.2. Le passage du Nord-Est
À l'initiative de Sébastien Cabot, qui était le gouverneur de la Société des marchands aventuriers, une expédition anglaise de trois navires prend le départ en 1553 vers le nord-est pour rechercher une liaison nouvelle vers la Chine qui permette d'échapper au contrôle du trafic par les Ibériques. Seul le navire commandé par Richard Chancellor (mort en 1556), qui atteint la mer Blanche, en réchappe, entamant le négoce avec la Moscovie. Son ancien pilote, Stephen Burrough, parvient à la Nouvelle-Zemble en 1556. Le Hollandais Willem Barents (ou Barentsz) [vers 1550-1597] poursuit la recherche et double la Nouvelle-Zemble par le nord. En 1596, il découvre le Spitzberg, qu'il prend en fait pour le Groenland, puis doit hiverner près du littoral oriental de la Nouvelle-Zemble et meurt d'épuisement sur le chemin du retour (c'était alors le premier hivernage effectué par des Européens dans l'Arctique). Au cours du xviie s., les Russes font faire des progrès décisifs à la connaissance de la Sibérie, mais la localisation de la voie maritime attendra le xviiie s.. En 1735, Mouravev et Pavlov pénètrent de nouveau dans la mer de Kara. En 1737, l'embouchure de l'Ob est atteinte par Stepan Gavrilovitch Malyguine (mort en 1764) et A. Skouratov. Ces parages ne seront de nouveau visités, par mer, que par le Norvégien Johannesen, en 1869. Adolf E. Nordenskjöld (1832-1901) gagne l'embouchure de l'Ienisseï en 1875. Il contourne le cap Tcheliouskine sur la Vega et hiverne près de l'embouchure de la Lena (1878-79). Franchissant le détroit de Béring pendant l'été de 1879, il ouvre ainsi le passage du Nord-Est. Les limites septentrionales en seront précisées par la découverte, due à Boris Andreïevitch Vilkitski (1885-1961), de l'archipel de la Terre du Nord, la Severnaïa Zemlia (1913-1914). Mais c'est seulement avec l'instauration du pouvoir soviétique que la route maritime du Nord, longue de 4 500 km, commence à jouer un rôle capital dans la mise en valeur de l'Arctique sibérien : le cabotage qu'elle connaît chaque année pendant une dizaine de semaines n'est possible que grâce à de puissants brise-glace. Le Lénine sera le premier navire de ce type à utiliser la propulsion nucléaire.
3.3. Le grand Nord américain
Dans la foulée des grandes expéditions sibériennes, les Russes sont amenés à étudier l'Alaska et les Aléoutiennes dès 1741 avec Georg Wilhelm Steller (1709-1746), un Allemand à leur service. Pendant toute la première moitié du xixe s., ils jouent le rôle essentiel dans la reconnaissance de l'intérieur de cette immense région, qui ne sera rachetée par les États-Unis qu'en 1867 et dont l'exploration méthodique ne sera menée à bien qu'avec la ruée vers l'or, dans les toutes dernières années du siècle (1896). À l'est des Rocheuses, Alexander Mackenzie (1745-1831) descend le fleuve qui portera son nom en 1789 et atteint les rives de l'océan Arctique. Les côtes qui encadrent l'embouchure de la Coppermine et celles qui s'allongent à l'ouest du Mackenzie seront explorées par John Franklin (1786-1847) en 1820-1821 et en 1825. Mais les régions des confins de l'Alaska et du Canada ne seront vraiment connues que dans la seconde moitié du xixe s.
Quant au Groenland, il n'est traversé qu'en 1888, par Fridtjof Nansen. En 1912, Knud Rasmussen (1879-1933) fait une randonnée de plus de 1 200 km dans la grande île. Le Danois Lauge Koch (1892-1964) s'illustre également par ses explorations de cette région à partir de 1913, et le grand géophysicien allemand Alfred Wegener (1880-1930), qui accompagne ce dernier en 1930, trouve la mort au cœur de l'inlandsis. Enfin, depuis 1948, les expéditions de Paul-Émile Victor ont parcouru sur la calotte glaciaire plusieurs centaines de milliers de kilomètres avec des véhicules à chenilles.
3.4. Le passage du Nord-Ouest et l'archipel arctique
Dès la fin du xve s., 5 ans seulement après le voyage de Colomb, les marchands de Bristol envoient Jean Cabot vers le nord de l'Amérique (1497). En 1501 et 1502, des Portugais, les frères Corte Real, cherchent un chenal vers l'Orient en longeant le Labrador. La quête décevante se poursuivra pendant 400 ans
L'Anglais Martin Frobisher (1535-1594), le premier, reprend le chemin des Vikings, atteignant le Groenland et le Labrador (1576). Il prétend avoir trouvé le chemin de la Chine, ce qui incite ses compatriotes à monter une grande expédition – comprenant quinze navires – en 1578 ; celle-ci connaît bien des déboires, et c'est avec des moyens beaucoup plus modestes – deux petits bateaux – que John Davis (vers 1550-1605) franchit le détroit auquel sera donné son nom, entre le Groenland et la terre de Baffin (1585) ; en 1587, il dépasse la latitude de 72°. L'infortuné Henry Hudson (mort en 1611), qui sera abandonné par son équipage mutiné, fait une grande découverte, celle de l'immense baie qui limite le Labrador vers l'ouest (1610) ; mais ce n'était pas encore la voie vers l'Orient, comme l'espéraient ses commanditaires. Il faudra la rechercher plus au nord, ce à quoi s'emploient sans succès Robert Bylot et William Baffin (1584-1622), qui parviennent pourtant en 1616 à la latitude du détroit de Lancaster, sans se douter que le passage s'ouvre là. Plus de deux siècles s'écoulent avant qu'un navire s'y engage : en 1818, John Ross (1777-1856) se présente à l'entrée, mais croit que ce n'est qu'un fjord en cul de sac et ne poursuit pas ses recherches. Il sera critiqué par son second, William Edward Parry (1790-1855), qui franchit le long détroit en 1819 et dépasse la longitude de 110° O. Grand pionnier de l'exploration polaire, Parry met aussi au point l'hivernage, organisant les loisirs de la nuit polaire et établissant le régime alimentaire qui permet d'échapper au scorbut. Il ne peut dépasser les parages de l'île Melville et ne progresse guère plus à l'ouest dans son voyage de 1821-1823.
Une nouvelle tentative de John Ross (1829) est encore un échec en ce qui concerne le passage du Nord-Ouest, mais l'extrémité la plus septentrionale du continent américain est découverte avec la péninsule de Boothia. Ces échecs relatifs amènent un arrêt provisoire dans la difficile recherche de l'itinéraire vers l'Orient. Elle reprend avec John Franklin, qui part en 1845 avec l'Erebus et le Terror, emportant cinq années de vivres. Mais on a omis de prévoir des rendez-vous annuels pour donner des nouvelles, et l'on saura simplement, par des baleiniers, que l'expédition s'est bien engagée dans le détroit de Lancaster. Elle devait se diriger vers le sud, en longeant la côte occidentale de la péninsule de Boothia. Aucune nouvelle ne parvient plus à son sujet. Cette disparition mystérieuse engendre un grand nombre d'expéditions de secours, qui vont faire, elles-mêmes, progresser beaucoup la connaissance de l'Arctique. En 1850, sur l'Investigator, Robert McClure (1807-1873), parti de l'océan Pacifique, longe la mer de Beaufort, mais ne peut franchir le détroit séparant la terre Victoria de l'île de Banks. Reparti en juillet 1851, Robert McClure contourne cette dernière et doit encore hiverner sur sa côte nord. En 1852, il effectue un raid vers l'île Melville. En 1853, enfin, une expédition de secours venue de l'est le rejoint. Si l'Investigator doit être abandonné, le passage du Nord-Ouest est reconnu.
Le sort de Franklin n'en restait pas moins obscur. Il faudra attendre 1859 pour que l'expédition de Francis Leopold McClintock (1819-1907) recueille chez les Esquimaux de l'île du Roi-Guillaume quelques objets ayant appartenu à Franklin et un rapport laconique mentionnant la mort du chef de l'expédition en 1847. Pour cinquante années encore, le passage du Nord-Ouest apparaîtra comme à peu près impossible à franchir : enfin, Amundsen, sur un très petit navire, le Gjøa, réussit à joindre l'Atlantique à la mer de Beaufort, à travers le dédale de l'archipel arctique (1903-1906). En 1944, un navire canadien, le Saint-Roch, franchit le passage en une seule saison. Les possibilités économiques du passage du Nord-Ouest sont enfin révélées en 1969, par l'exploit du gigantesque pétrolier brise-glace Manhattan. Ce navire américain, long de 306 m, a été conçu pour démontrer qu'on pouvait transporter le pétrole des immenses gisements de l'Alaska septentrional vers les grands centres de consommation de l'est de l'Amérique. Recherchant systématiquement les difficultés, il emprunte les détroits de Lancaster, de Melville et du Prince-de-Galles, et joint la Pennsylvanie et la baie de Prudhoe en moins d'un mois.
3.5. La route du pôle
Les mythes de la géographie arctique, le continent polaire ou la « mer libre de glaces », ne disparaîtront qu'avec les progrès de la course vers le pôle, entamée par Parry. Cet explorateur anglais entreprend une nouvelle expédition au-delà du Spitzberg en 1827. Utilisant des embarcations pouvant être transformées en traîneaux, il dépasse 82° de latitude, point le plus septentrional jamais atteint par un explorateur. Mais l'accès au pôle a été recherché plus à l'ouest : en 1853, un médecin américain, Elisha Kane (1820-1857), atteint la latitude de l'immense glacier de Humboldt, sur la côte nord-ouest du Groenland. Son second, Isaac Hayes (1832-1881), reconnaît la terre de Grinnell, dépasse 81° de latitude en 1861 et relance encore l'idée de la mer libre. Un journaliste américain, Charles Hall (1821-1871), qui a fait construire le Polaris, débouche en 1871 sur l'océan Arctique. Les Anglais entrent de nouveau en scène dans cette région avec Albert H. Markham (1841-1918), qui bat le record de Parry et parvient à 83° 20′ de latitude en 1876, à partir de la région située à l'ouest du Groenland. Le caractère sportif de la course vers le pôle se précise, et l'Américain James B. Lockwood (1852-1884) atteint la latitude de 83° 24′, près de l'extrémité nord du Groenland, en 1882 ; il mourra d'épuisement par la suite, au cours d'un hivernage.
3.6. L'utilisation de la dérive polaire

Cet épisode tragique contribue au développement de nouvelles techniques pour atteindre le pôle. L'Américain George W. De Long (1844-1881), commandité par le New York Herald, avait franchi en 1879 le détroit de Béring, puis avait dû abandonner son navire, la Jeannette, pris par les glaces. Revenu à pied sur la banquise, il avait péri sur la côte sibérienne. Mais les débris de son navire avaient été portés par les courants marins jusqu'au littoral oriental du Groenland (1881-1884), ce qui donna l'idée au Norvégien Fridtjof Nansen (1861-1930) d'utiliser ces derniers pour parvenir au pôle. Pris par la banquise de la mer de Kara en 1893, il se laisse dériver sur le Fram pendant seize mois, puis effectue un raid avec des traîneaux en 1895 : il atteint 86° 14′ de latitude.
Le Soviétique Ivan Dmitrievitch Papanine (1894-1986) et trois compagnons devaient également utiliser la dérive de la banquise pour étudier l'océan Arctique (1937-1938). Mais ils se retrouvèrent sur un étroit glaçon entouré d'eau libre et ne furent sauvés que de justesse.
3.7. Les dernières étapes et la conquête du pôle
La fin du xixe s. devait être marquée par la plus folle tentative pour atteindre très vite le pôle : le Suédois Salomon Andrée (1854-1897) fait construire un aérostat en France, avec l'aide de son roi. Parti du nord-ouest du Spitzberg le 11 juillet 1897, il disparaît vers le nord. Des vestiges et le carnet de l'aéronaute, retrouvé en 1930 sur le littoral de l'île Blanche, au nord-est du Spitzberg, montrent qu'Andrée et ses compagnons n'avaient pas dépassé la latitude de 82° 55′. Au ballon libre, les Italiens devaient préférer des techniques plus traditionnelles : ils furent sur le point de conquérir le pôle. L'expédition du duc des Abruzzes (1873-1933) prit comme base de départ l'île Rodolphe, terre de l'archipel François-Joseph, à l'est du Spitzberg. Mais Umberto Cagni (1863-1932) dut arrêter ses traîneaux le 25 avril 1900, par 86° 34′ de latitude, et il eut beaucoup de peine à rejoindre l'île Rodolphe.


La dernière étape devait être franchie par l'Américain Robert Edwin Peary (1856-1920). Adoptant les techniques des Esquimaux, il effectue de nombreux raids vers le nord, puis lance enfin une expédition visant le pôle en utilisant les services d'un navire conçu spécialement à cet effet, le Theodor-Roosevelt. Grâce à ses traîneaux tirés par des chiens, il dépasse le 87e parallèle (1906). En 1908, il prépare une base de départ au cap Columbia, extrémité nord de la terre de Grant, partie la plus septentrionale de l'archipel arctique. Son expédition, qui compte dix-neuf traîneaux, se met en route le 22 février 1909 ; elle est divisée en plusieurs groupes, dont le but est de soutenir successivement celui de Peary, qui se charge de la conquête proprement dite du pôle. Constituant une équipe avec son domestique, Matthew Henson, et quatre Esquimaux, Peary parvient enfin au but le 6 avril. Il prend possession de la région au nom des États-Unis, puis rallie sans encombre sa base de départ.
Mentionnons encore pour mémoire le raid de l'Américain Frederick Cook (1865-1940), qui, parti du Groenland un an auparavant (19 février 1908), aurait traversé la terre d'Ellesmere, puis, piquant droit vers le nord, serait parvenu au pôle le 21 avril 1908. Un retour difficile l'aurait amené aux environs de l'île Devon. Cet exploit n'a jamais été confirmé par des preuves irréfutables.
Le 19 avril 1968, le pôle Nord était atteint par la première expédition motorisée. Composée de six hommes sous la direction de Ralph Plaisted, elle avait quitté l'île Hunt (Canada arctique) le 7 mars 1968 avec des motocyclettes à neige « skidoo ». Les hommes furent rapatriés par avion.
Le 6 avril 1969, pour commémorer le soixantième anniversaire du raid de Peary, arrivait au pôle une expédition britannique de quatre hommes avec des chiens et des traîneaux. Dirigée par Wally Herbert, elle était partie de Pointe Barrow (Alaska) et avait hiverné sur une île de glace flottante. Son but était de traverser entièrement la mer Arctique avec des moyens terrestres. Cette expédition fut couronnée de succès puisqu'elle fut prise à bord de l'Endurance le 11 juin 1969, à 40 km au nord du Spitzberg.
En 1977, le brise-glace soviétique Arctika parvenait jusqu'au Pôle.


En 1986, le docteur Jean-Louis Étienne est le premier homme à atteindre le pôle Nord à pied et en solitaire, tirant lui-même son traîneau pendant 63 jours.
En 2002, il se laisse dériver volontairement plusieurs mois sur la banquise pour en étudier la régression.
En 2010, il réussit la première traversée de l'Arctique en ballon, en partant du Spitzberg, survolant le pôle Nord et atterrissant en Sibérie.
3.8. L'avion et le sous-marin
C'est à Amundsen que l'on doit la première tentative pour gagner le pôle en avion (1923). Mais c'est seulement en 1926, le 9 mai, que l'Américain Richard E. Byrd (1888-1957) survole le pôle, à bord de la Josephine-Ford. Deux jours plus tard, c'est la revanche du plus léger que l'air, qui, avec le progrès des dirigeables, apporte tant d'espoirs aux techniciens du premier tiers du xxe s. : le Norge survole le pôle, ayant à son bord Amundsen et l'Italien Umberto Nobile (1885-1978). Avec l'Italia, ce dernier tentera une réédition de son exploit, qui se terminera par la perte de l'appareil (1928).
Le pôle avait été conquis « par les glaces » et par les airs, mais il fallait encore tenter de le vaincre par les eaux, c'est-à-dire « par en dessous », et les brise-glace n'étaient pas assez puissants pour se frayer un chemin jusqu'à lui. En 1931, avec le Nautilus, le Canadien G. Hubert Wilkins, avec l'aide des Américains, essaie en vain de l'atteindre. Il leur faudra attendre jusqu'en 1958 pour parvenir au but avec un autre Nautilus, sous-marin américain à propulsion nucléaire. Entre-temps, le survol du pôle est devenu une routine quotidienne, par les lignes aériennes qui joignent le nord de l'Europe et de l'Amérique à l'Orient : dès 1933, Lindbergh préparait l'itinéraire Amérique-Europe par l'Islande et le Groenland. En juillet 1937, les Soviétiques joignent Moscou et l'Amérique par le pôle. En même temps, leurs avions installent au pôle même une station scientifique qui comptera trente personnes : le pôle arctique fait désormais partie de l'« écoumène ».


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Origines

Rome, le Forum
Pendant la période héroïque des débuts et des conquêtes (viiie s.-201 avant J.-C.), le peuple romain se compose de soldats-paysans, à l'économie simple et à la culture fruste ; l'art leur apparaît comme un luxe superflu et dangereux, sauf s'il est mis au service de la piété, qui est très vive, ou s'il sert à glorifier la puissance politique et militaire de la cité. Mais, d'autre part, Rome est en contact étroit et constant avec des peuples de culture avancée : d'abord et surtout les Étrusques, qui dominent politiquement la ville pendant le vie s. avant J.-C. et y introduisent l'urbanisme, l'architecture monumentale (temples du Capitole et du Forum boarium), fabriquent des statues de terre cuite ou de bronze (Louve du Capitole, vers 500 avant J.-C.) ; ensuite les Grecs, installés en Campanie, dont l'influence est favorisée par l'expulsion des rois étrusques, en 509 avant J.-C. selon la tradition. Au ve s. avant J.-C., les dieux grecs (Dioscures, Héraclès, Déméter, Apollon) affluent à Rome, suivis d'artistes qui viennent décorer leurs temples. La première période des grandes conquêtes, du milieu du ive s. au milieu du iie s. avant J.-C., est marquée d'une part par l'apport massif d'œuvres enlevées comme butin aux cités vaincues (pillage de Syracuse en 212 avant J.-C.), d'autre part par la construction, dans un complet désordre du point de vue de l'urbanisme, de sanctuaires, d'édifices publics et de monuments triomphaux, dont certains réalisent des formules originales : la basilique, vaste salle couverte, au plafond porté par des colonnes, et le fornix, ancêtre de l'arc de triomphe, nés l'un et l'autre au début du iie s. avant J.-C. Les arts plastiques se développent aussi, mais nous n'en n'avons presque rien gardé : le Brutus du palais des Conservateurs au Capitole représente seul une statuaire iconographique, en pierre et en bronze, qui envahissait déjà les places publiques. Une fresque représentant des scènes guerrières, découverte dans un hypogée funéraire de l'Esquilin est l'unique témoin d'une peinture triomphale très abondante, dont le grand maître fut, autour de 300, un très noble personnage, Fabius, qui légua à ses descendants le surnom de Pictor.
À tout cela il faut ajouter les arts industriels : la fabrication à Rome même et surtout dans la ville voisine de Préneste (Palestrina) de miroirs et de boîtes de bronze gravé, imités des Étrusques, mais dont les sujets sont souvent originaux (la représentation d'une scène de triomphe sur une ciste offre un intérêt exceptionnel, et la ciste Ficoroni [villa Giulia, Rome], consacrée aux aventures des Argonautes, est une œuvre de grande classe) ; la céramique décorée (plats du type de « genucilla » ornés d'une tête de femme). Le Latium est devenu un foyer de production artistique. R. Bianchi Bandinelli rattache cette production à l'art « médio-italique », qui, tout en subissant l'influence grecque italiote et celle de l'Étrurie, présente cependant une originalité, due à l'austérité de populations mal préparées à accepter les complications et les raffinements nés dans les cours hellénistiques et accueillis par les centres les plus évolués de la Méditerranée occidentale.

L'art patricien (iie s. avant J.-C.)

À partir du milieu du iie s., une coupure se produit dans la société romaine entre la noblesse, à qui la conquête a procuré d'immenses richesses, le moyen d'acquérir une culture fondée sur l'hellénisme et une morale moins austère, et la masse du peuple romain, dont la situation économique s'est plutôt dégradée et qui demeure attachée aux valeurs traditionnelles ; des conflits s'ensuivent (crise des Gracques ; guerre sociale) ; l'armée, composée de professionnels à partir de la fin du iie s. avant J.-C., en deviendra dès lors l'élément déterminant.
La noblesse investit une part importante de ses ressources dans la création artistique ; dès le début du iie s. avant J.-C., elle fait appel à des artistes grecs venus soit d'Athènes, qui a favorisé la mainmise de Rome sur l'Hellade, soit d'Asie Mineure (en 133 avant J.-C., Attalos III lègue le royaume de Pergame à Rome). Les plus connus sont des sculpteurs qui réalisent pour leurs patrons soit des copies d'œuvres classiques, soit des adaptations. Les plus doués parviennent à combiner ces emprunts à la tradition avec des éléments italiques : l'exemple le plus parfait de cette synthèse est la « base de Domitius Ahenobarbus », qui décorait le temple de Neptune au champ de Mars et qui est aujourd'hui partagée entre le Louvre et la Glyptothèque de Munich ; une partie des reliefs qui la décorent représente le cortège de Neptune, selon une formule fréquente dans l'art hellénistique. Le reste montre une scène de la vie politique de Rome : le recensement des mobilisés, accompagné d'un sacrifice à Mars. La date a été fort discutée ; les dernières recherches tendent à la situer soit vers 110 avant J.-C., soit vers 80 avant J.-C. Au iie s. avant J.-C., la production de portraits est plus abondante que jamais ; la plupart ont péri, et l'identification de ceux qui subsistent est souvent incertaine : citons une grande statue en bronze du musée des Thermes, où certains ont voulu reconnaître Sulla. La plupart de ces statues décoraient des temples, dont le nombre se multipliait, à Rome d'abord. Le quartier le plus en vogue était alors le champ de Mars, où l'on peut voir encore un ensemble religieux des iiie-iie s. avant J.-C. : l'aire du Largo Argentina, identifiée au portique Minucia, et qui contient quatre temples. Les deux sanctuaires antiques les mieux conservés de Rome, le temple rond et le temple ionique rectangulaire situés sur le bord du Tibre, sont de la fin de cette période ; ils présentent deux formules caractéristiques de l'architecture religieuse romaine, la rotonde et le temple « pseudo-périptère », aux colonnes engagées dans le mur de la cella. Un effort pour ordonner l'urbanisme anarchique de Rome commence à se faire sentir. Il aboutira, pendant la dictature de Sulla, à la construction du Tabularium qui domine le Forum.
Mais les réalisations les plus spectaculaires de l'architecture monumentale romaine au iie s. avant J.-C. se trouvent dans les villes du Latium. Le sanctuaire de la Fortune à Préneste est un gigantesque complexe – partiellement dégagé depuis la Seconde Guerre mondiale – de terrasses étagées sur la pente abrupte de l'Apennin et dominées par une structure en hémicycle analogue à un théâtre. Après de longues discussions entre partisans d'une datation vers le milieu du iie s. avant J.-C. et partisans d'une datation sullanienne, l'épigraphie paraît avoir tranché en faveur des premiers. Dans cet ensemble sont déjà en œuvre les principes et les techniques que les architectes de l'époque impériale allaient appliquer en les perfectionnant pendant cinq siècles : l'emploi d'un matériau nouveau, le blocage de pierres liées au ciment, et la connaissance des lois de la mécanique permettent de remodeler complètement le paysage, en lui imposant un ordre rationnel fondé sur la symétrie ; l'élément fondamental de l'architecture grecque, l'entablement porté par les colonnes, n'est plus utilisé que pour masquer les structures dynamiques.
Tout en utilisant pour ces constructions publiques, qui servaient leur propagande, une large partie des ressources que leur procurait l'exploitation des vaincus, les nobles romains de la fin de la République en réservent une part importante pour se créer un cadre de vie personnelle confortable et raffiné ; les bourgeois des régions italiennes les plus favorisées les imitent. Nous voyons ainsi à Pompéi et à Herculanum, petites villes de la riche Campanie « fossilisées » par l'éruption du Vésuve en 79 après J.-C., la maison italique traditionnelle, constituée à l'origine essentiellement par l'atrium (cour de ferme entourée d'un préau pour certains archéologues, vaste salle commune couverte selon d'autres), devenir de plus en plus semblable aux palais des rois hellénistiques : on ajoute en arrière le péristyle, portique entourant un jardin, on pare les sols de mosaïques (celles de la maison du Faune à Pompéi, qui datent de 80 avant J.-C. environ, sont dignes des plus beaux palais orientaux) et surtout on orne les murs de peintures, qui, après avoir imité des marbres précieux, en viennent, à partir du deuxième quart du ier s. avant J.-C., à évoquer, derrière la paroi supposée transparente, un monde étrange et fantastique. Ainsi s'exprime le besoin d'évasion d'hommes à qui le monde où ils vivaient offrait certes des possibilités et des satisfactions infinies, mais aussi d'incessants périls ; l'angoisse constante s'exprime dans de nombreux portraits d'hommes de cette époque, inspirés de la tendance « physiognomique » hellénistique : parmi les plus émouvants, ceux de Cicéron et de Pompée, qui, comme beaucoup de leurs contemporains, périrent de mort violente.


L'art des généraux et des premiers empereurs (80 avant J.-C.- 68 après J.-C.)

Un pilier triomphal, découvert au pied du Capitole, où il fut probablement consacré par Sulla (actuellement au Museo Capitolino), est bien caractéristique de l'art de la période des guerres civiles, au cours desquelles des imperatores, appuyés sur des troupes de professionnels qu'ils fanatisaient en faisant croire qu'une chance surnaturelle les rendait invincibles, s'efforcèrent d'établir un pouvoir monarchique. Les armes qui composent la frise de ce monument et qui reproduisent les unes des dépouilles enlevées à Mithridate, les autres des boucliers sacrés symbolisant les principaux dieux de Rome, ont une valeur significative précise, déterminée d'une part par leur nature et d'autre part par leur place dans la syntaxe de la composition. Celle-ci est ordonnée dans une symétrie rigoureuse par rapport à l'axe de chaque face, où se trouve l'objet le plus important ; ce système de composition, que nous appelons héraldique, prévalait dans les arts de l'ancien Orient, en particulier dans celui de Sumer ; il avait été complètement éliminé par le classicisme grec. Sa réapparition dans l'art romain du ier s. avant J.-C., qu'il va complètement dominer, est un des traits qui différencient le plus nettement cet art des écoles hellénistiques, auxquelles il emprunte par ailleurs la plupart de ses thèmes.
Il subsiste bien peu de choses des grands monuments réalisés par les chefs militaires qui dominent la politique de la République agonisante. On a récemment identifié quelques éléments du décor du premier théâtre permanent de Rome, construit par Pompée en 55 avant J.-C. Le forum de César, qui prolongeait au nord-ouest le vieux Forum romain, devenu trop étroit, a été dégagé avec les ruines du temple de la déesse protectrice du dictateur, Venus Genitrix ; mais tout cet ensemble a été reconstruit complètement par Trajan.
Au contraire, un grand nombre des édifices construits sur l'ordre d'Auguste, à Rome, en Italie et dans les provinces, au cours du règne demi-séculaire qui rendit enfin la paix au monde méditerranéen épuisé (31 avant J.-C.-14 après J.-C.), ont traversé les âges, parfois presque intacts, comme l'admirable Maison carrée de Nîmes. Le plus important pour l'historien de l'art est justement un autel dédié à la « paix d'Auguste » qui se dressait à Rome, dans la partie nord du champ de Mars, et qui a été reconstitué aussi près que possible de son emplacement originel ; le décor essentiel est sculpté sur une enceinte de marbre qui entoure l'autel proprement dit. Les plaques qui la composent sont ornées au bas de rinceaux d'acanthes, ciselés avec une précision d'orfèvre et pourtant pleins de vie malgré la rigoureuse ordonnance de leur disposition ; ces sculptures sont inspirées par des modèles pergaméniens plus anciens de deux siècles. Au-dessus, le sculpteur a représenté la procession qui s'était déroulée le jour de la dédicace de l'autel, sous la conduite de l'empereur lui-même, suivi des prêtres, des magistrats, de sa famille et de tout le peuple romain. La noble gravité de la cérémonie est tempérée par quelques scènes familières mettant en valeur la tendresse des rapports entre les héritiers du prince et leurs jolies épouses ainsi que la gentillesse de leurs enfants. Ce maître de l'Ara Pacis, dont le nom et l'origine nous restent inconnus, peut être comparé à Virgile par l'aisance avec laquelle il a su assimiler l'héritage du classicisme grec et le revivifier par une sensibilité vivante qui fera hélas défaut à ses successeurs.
Auguste s'était assigné la tâche énorme de remettre en état tous les temples de Rome ; il en construisit bon nombre de nouveaux, dont les plus importants sont celui d'Apollon sur le Palatin et celui de Mars Vengeur, qui dominait un nouveau forum, orienté perpendiculairement à celui de César ; d'autre part, un grand nombre de villes d'Italie et des provinces, même dans des régions encore à demi barbares comme la Gaule, suivirent l'exemple de la capitale. Aux sanctuaires s'ajoutèrent partout toutes sortes d'édifices à fonctions politique, économique ou culturelle, comme les théâtres et les amphithéâtres. Ce gigantesque effort de construction donna l'occasion de fixer les règles de l'art de bâtir ; en particulier, c'est dans le dernier quart de siècle qui précède notre ère qu'on arrêta définitivement les caractères de l'ordre corinthien romain, dont la Maison carrée de Nîmes, qui date de ce temps, nous offre le plus remarquable exemple. Les éléments typiques sont le chapiteau à acanthes « en feuille d'olivier », la frise décorée de rinceaux proches de ceux de l'Ara Pacis, la corniche soutenue par de petites consoles, ou modillons, qui font alors leur apparition. C'est dans les premières années du règne d'Auguste qu'un ancien officier du génie de César rédigea un traité d'architecture qui fut considéré, de la Renaissance à la fin du xixe s., comme un véritable livre saint. En réalité, Vitruve, esprit assez borné et rétrograde, bien que fort cultivé, ne comprit pas les tendances novatrices de son temps ; à plus forte raison ne pouvait-il prévoir les développements de l'art de bâtir aux siècles suivants, qui, à tous égards, laissèrent loin derrière eux celui d'Auguste.
Le pouvoir impérial étant fondé sur la victoire, Auguste attachait une importance particulière aux monuments qui exaltaient sa gloire militaire ; en 29 avant J.-C. apparut au Forum romain un nouveau type d'édifice triomphal qui va être presque immédiatement imité d'un bout à l'autre de l'Empire : l'arc de triomphe, qui diffère du fornix républicain par ses dimensions plus fortes, son décor de colonnes et la richesse de son ornementation sculptée. Les principaux arcs augustéens se trouvent en Italie du Nord et en Gaule méridionale. La propagande impériale utilise encore les armes d'apparat (cuirasse de la statue d'Auguste trouvée à Prima Porta), les monnaies, les camées, dont la taille atteint alors sa perfection (Gemma augustea de Vienne, Grand Camée de France à la Bibliothèque nationale, qui date de Tibère).
Dans le décor pictural des maisons (on connaît celle d'Auguste lui-même, sur le Palatin), une réaction se manifeste contre la fantaisie irrationnelle de l'époque précédente : le IIIe style, qui apparaît vers 15 avant J.-C., supprime les échappées derrière la paroi. L'art augustéen se prolonge sans se renouveler sous ses successeurs, Tibère, Caligula et Claude (14-54 après J.-C.). Le dernier prince de la dynastie, Néron, est un demi-dément, que nous comparerions volontiers à Louis II de Bavière ; persuadé d'être un grand artiste, et probablement moins dépourvu de talent qu'on ne l'a dit, il voulut faire du pouvoir suprême un des beaux arts et substituer l'esthétique à la morale. Un des grands incendies qui ravageaient périodiquement Rome lui donna l'occasion de rebâtir une partie du centre selon un urbanisme rationnel ; on lui reprocha surtout d'avoir profité de l'occasion pour insérer au milieu des quartiers reconstruits une résidence (Domus aurea) conçue plutôt comme une villa de campagne que comme les hôtels urbains où avaient vécu ses prédécesseurs. Le décor pictural de cette « Maison d'or » (ou « dorée »), œuvre du peintre Fabullus, fut aussitôt imité par les particuliers, surtout à Pompéi, qui vivait alors ses dernières années dans une activité fiévreuse ; le IVe style, comme on l'appelle, revient aux tendances fantastiques du IIe ; le monde imaginaire qu'il laisse entrevoir derrière la paroi, à travers une architecture baroque, est inspiré souvent du théâtre pour lequel Néron éprouvait une passion déraisonnable.

L'art de l'Empire (68-285 après J.-C.)


La mort de Néron, en 68, marque aussi la fin de la noblesse
qui avait gouverné Rome depuis le iie s. avant J.-C. et lui avait imposé son idéal culturel, partagé par César, Auguste et leurs héritiers. Vespasien, qui accède au trône en 69, est issu d'une famille de la bourgeoisie italienne que ses goûts portaient vers un « art plébéien » (selon l'expression de R. Bianchi Bandinelli) plus près de la vie familière, indifférent aux savantes spéculations de l'esthétique grecque, et en particulier à la reconstruction d'un univers mesuré sur l'homme et conforme à sa raison, soucieux, en revanche, d'efficacité psychologique, ce qui lui fait employer souvent des procédés comparables à ceux de la publicité moderne. Cet art, jusque-là maintenu au second plan, va maintenant prendre d'autant plus d'influence qu'il s'accorde aux tendances dominantes dans la bourgeoisie des provinces d'Occident, qui bénéficie à ce moment d'une grande prospérité économique. Cependant, la haute société romaine ne renoncera pas à défendre la tradition classique, de plus en plus identifiée avec l'art augustéen ; elle y sera encouragée par la pénétration dans son sein de nombreux éléments venus du monde grec, en particulier d'Asie Mineure, pour qui ce classicisme s'identifie avec l'hellénisme. Cependant, d'autres éléments d'origine hellénique préféreront un art pénétré de passion, inspiré des écoles hellénistiques pergaménienne et rhodienne, qui, d'ailleurs, avaient déjà autrefois influencé l'Italie et n'avaient pas perdu toute audience, même à l'époque augustéenne. En revanche, l'influence des civilisations orientales non hellénisées (Syrie, Égypte, Mésopotamie, Iran), si elle se manifeste assez tôt dans le domaine religieux, semble avoir été pratiquement négligeable dans celui de l'art.
On peut donc, dans un souci de simplification, dire que trois grandes tendances vont désormais s'affronter dans l'art romain, dont le domaine s'étend maintenant à l'ensemble des régions bornées par le limes, avec une production qu'il est pratiquement impossible de dénombrer : la tendance plébéienne, la tendance classique et la tendance pathétique ou baroque. C'est surtout dans le domaine de l'iconographie qu'il est relativement aisé de les discerner : à la tendance plébéienne se rattachent des portraits qualifiés souvent plus ou moins exactement de réalistes, qui confèrent au modèle une vie intense par la reproduction de ses particularités souvent disgracieuses et qui, en général, s'efforcent d'exprimer son énergie virile. Cette tendance prévaut au temps de César, de nouveau sous les Flaviens et reparaît au iiie s. à l'époque de l'« anarchie militaire ». Elle s'oppose absolument au classicisme, qui idéalise le modèle aux dépens de sa personnalité : triomphant sous Auguste, le classicisme reparaîtra sous Hadrien, sous les derniers Sévères et enfin sous Constantin. La tendance pathétique, enfin, atteint son apogée sous Antonin et Marc Aurèle.
Des faits analogues peuvent être constatés dans d'autres branches de l'art ; ainsi, à Rome, la grande frise de la colonne Trajane, réalisée entre 112 et 117, témoigne d'un esprit classique dans le traitement de la figure humaine, constamment idéalisée, et dans la composition équilibrée des scènes, bien que les exigences matérielles du genre (il s'agissait de présenter des milliers de personnages et d'objets sur un étroit ruban de pierre, dans un cadre évoquant d'immenses paysages) aient obligé à accepter, surtout dans la représentation de l'espace, des conventions analogues à celles de l'art primitiviste. Au contraire, la colonne de Marc Aurèle, plus récente d'une soixantaine d'années, présente une conception pathétique poussée jusqu'à la déformation systématique de la figure humaine, afin d'exprimer la passion et l'horreur de la guerre. Un troisième monument triomphal, l'arc de Septime Sévère, qui date des toutes premières années du iiie s., supprime pratiquement le décor, groupe les figures en masses compactes pour donner un effet de puissance, les présente systématiquement face au spectateur ; l'origine de ces procédés se trouve dans l'art plébéien. Le décor des sarcophages, qui apparaissent au début du iie s. et qui seront, avec les portraits, les seules œuvres sculptées importantes à partir du deuxième tiers du iiie s., suit la même évolution.
L'architecture demeure l'art roi ; l'ingéniosité créatrice des bâtisseurs ne sera affectée par aucune des crises externes ou internes qui, pendant plus d'un siècle – de 166 à 284 –, paraîtront annoncer la mort de l'Empire. Continuant les recherches de leurs devanciers, les architectes du iie s. et du iiie s., dont le plus illustre est Apollodore de Damas, maître d'œuvre de Trajan, rechercheront des formules sans cesse plus hardies pour couvrir en voûtes d'immenses surfaces. Le matériau est toujours le blocage de ciment, masqué à Rome par des parements en brique et dans les provinces par divers types de maçonnerie. Les programmes sont orientés vers l'efficacité et le confort : d'une part, les ports, les marchés (marchés de Trajan à Rome), les constructions hydrauliques, les grands immeubles de rapport et, d'autre part, les thermes, les édifices destinés aux spectacles ont la priorité. Les premiers servent le difficile équilibre économique de l'Empire, les seconds l'action psychologique qui en maintient la cohérence. L'utilisation systématique de la voûte conduit l'architecte à créer un espace artificiel clos dans lequel une lumière savamment canalisée joue sur un décor plaqué aux parois. Ces tendances se remarquent dans les grands thermes impériaux à plan symétrique, qui apparaissent sous Trajan, atteignent leur apogée à Rome avec les fondations de Caracalla (211-217) et de Dioclétien (284-305) et se multiplient par centaines dans les provinces. Notons, à ce propos, que l'impression d'uniformité qu'on éprouve en retrouvant des constructions de même type de l'Écosse à l'Euphrate est détruite par un examen plus poussé de ces monuments : par exemple, l'exploration des thermes de Mactar (Tunisie) nous révèle un type d'édifice balnéaire conforme dans ses grandes lignes au schéma « impérial », mais présentant, contrairement aux exemples déjà connus de cette famille (celui de Cluny à Paris est l'un des mieux conservés), une façade articulée et largement ouverte de baies. Il s'agit là, cependant, d'une tentative isolée et à contre-courant, la tendance générale étant en faveur de l'espace artificiel clos. En créant le Panthéon, Hadrien transpose même cette formule dans l'architecture religieuse.
Cette recherche de l'espace clos est certainement l'une des causes de la décadence des modes d'expression artistique auxquels les Grecs avaient donné la priorité, comme la sculpture en ronde bosse. Une autre cause de cette décadence, qui s'applique également à la peinture murale, est que la force de la tradition empêchait pratiquement toute création originale dans ces domaines. Au contraire, la mosaïque connaît depuis le début du iie s. un extraordinaire développement, précisément parce qu'elle convient à merveille à la décoration de l'espace clos. Des écoles indépendantes se développent en Italie et dans les principales provinces ; toutes reviennent au décor figuré, qui, au ier s. avant J.-C. et au ier s. après J.-C., avait été presque abandonné pour le décor géométrique ; mais, tandis que l'école italienne traite ce décor figuré en noir sur fond blanc, les écoles provinciales utilisent dès le début du iie s. une polychromie extrêmement riche. D'autres caractéristiques sont, au contraire, communes à toutes les écoles : l'abandon de l'illusionnisme pictural, les figures étant souvent traitées comme des motifs ornementaux ; la tendance à la surcharge, qui, à partir de la fin du iie s., fait multiplier et foisonner les éléments du décor, qui finissent par recouvrir entièrement le champ. On peut résumer sommairement cette évolution en disant que la mosaïque de sol, qui, au ier s., ressemblait soit à un dallage, soit à un tableau, prend de plus en plus l'aspect d'un tapis lourdement brodé.


La renaissance constantinienne et la fin de l'art romain


Les tendances que l'on vient d'analyser semblaient annoncer l'apparition d'un art fondé sur des principes entièrement différents de ceux qu'avaient formulés les Grecs. Or, on constate qu'au ive s. certaines œuvres sont caractérisées par un souci de la netteté et de l'équilibre des formes qu'il faut incontestablement qualifier de classique : il en est ainsi dans le domaine du portrait, mais aussi dans celui du relief, représenté principalement par les sarcophages, de la peinture (plafond peint du musée épiscopal de Trêves), dans celui de la mosaïque (mosaïque de chasse de Daphné-Antioche, au Louvre), ainsi que dans ceux de l'orfèvrerie et de l'illustration des manuscrits, qui connaissent alors un développement particulier. La même tendance apparaît aussi dans l'architecture, notamment celle des grandes villas seigneuriales, par exemple en Aquitaine (Montmaurin). Il s'agit d'une « Renaissance » ; le phénomène n'est pas nouveau, mais prend alors une importance spéciale, qu'explique la situation sociale : après les troubles du iiie s. se reconstitue une aristocratie riche et raffinée, qui réduit les paysans à une condition bien pire que celle qu'ils avaient connue au Haut-Empire. Le transfert, en 330, du principal centre politique de l'Empire à Constantinople accentuera ce phénomène, les milieux anatoliens étant toujours restés plus fidèles que ceux d'Occident à la tradition hellénistique. C'est dans cette atmosphère que se produit la naissance de l'art chrétien officiel, qui diffère profondément de l'art antérieur à la paix de l'Église, d'inspiration résolument plébéienne.
Cependant, l'art plébéien, devenu l'art provincial, ne devait pas mourir ; par des voies actuellement mystérieuses, il a engendré en Occident la sculpture que nous appelons romane : non seulement la reprise de thèmes, mais la similitude des modes d'expression est incontestable. Par ce biais, l'art romain propre apparaît donc comme une des composantes essentielles de la culture artistique de l'Occident. L'architecture impériale allait, d'autre part, servir de modèle pour le décor, mais non pour les structures, à tous les constructeurs européens du xvie au xixe s. Quant à la peinture, elle a exercé une influence plus discontinue, mais féconde, au xvie s. d'abord (Raphaël s'inspire de la Maison dorée de Néron), puis au xviiie s., après les premières fouilles d'Herculanum et de Pompéi.

 

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  ATHÈNE
 

 

 

 

 

 

 

ATHÈNE


Capitale de la Grèce.
Nom des habitants : Athéniens
Population pour l'agglomération : 3 413 990 hab. (estimation pour 2011)
GÉOGRAPHIE
1. Le site d'Athènes
La ville déborde la plaine d'Attique, où des buttes calcaires fixèrent jadis un sanctuaire à l'intérieur (Acropole) et des ports sur le littoral (Le Pirée). La plaine d’Attique, bien ouverte au sud, est protégée des coups de froid par les massifs montagneux de l’Hymette (1 026 m) à l’est, du Pentélique (1 109 m) et du Parnis (1 413 m) au nord et au nord-ouest. À travers l’Aighaleo, qui prolonge le Parnis en direction du sud, le col de Dhafni permet d’atteindre aisément la plaine d’Éleusis, qui reste étroitement associée aux activités de l’Attique. Au nord-est, un seuil abaissé entre l’Hymette et le Pentélique ouvre sur la Mésogée, où les activités agricoles évoluent rapidement au contact de la ville, dont le voisinage transforme les villages les plus proches (mouvements quotidiens de la population, essaimage d’industries, multiplication des résidences secondaires). La plaine d’Attique, ensoleillée, bien égouttée, accidentée de quelques buttes rocheuses, parmi lesquelles l’Acropole a fixé un des premiers sites urbains, était, sur 30 km du sud au nord, propice aux bâtisseurs ; sa façade maritime, large de 20 km, est une côte basse ou un seul secteur rocheux correspondant à la colline du Pirée présente des anfractuosités qui ont fixé un port devenu trop étroit, et qui cherche de nouveaux sites dans la baie d’Éleusis, au-delà du détroit de Salamine.
2. L'extension de la ville
L'extension de la ville, sollicitée au nord (Béotie) et à l'est (Mésogée) par des axes routiers d'industrialisation et d'urbanisation, la porte au-delà du cadre montagneux défini par l'Hymette, le Pentélique et le Parnis-Aighaleo ; elle est rapide au nord-ouest (zone portuaire et industrielle d'Éleusis) et au sud-est (zone résidentielle et balnéaire de la côte d'Apollon). La ligne de rivage est repoussée au large par des remblais constructibles (Phalère). Les îles les plus proches, Salamine, Égine, sont intégrées à cet ensemble urbain devenu le plus vaste des Balkans (500 km2) en même temps qu'un carrefour majeur et un foyer d'attraction des trafics touristiques en Méditerranée.
La croissance de l'agglomération (200 000 habitants en 1900, 1 850 000 en 1961, plus de 3 200 000 en 2010, le port du Pirée inclus) tient à la multiplicité des rôles exercés par la capitale dans un État très centralisé (administration, finances, université, mais aussi commerces de gros et de détail et industries [métallurgie, chimie, textile, alimentation, tabac]). Athènes concentre une part importante des salariés de Grèce, rassemble et redistribue la plupart des capitaux, est le pivot du commerce extérieur (port du Pirée, aéroport d'Eleftherios Veniselos, à Spata) et le principal foyer du commerce intérieur ; le rayon d'action des services établis à Athènes s'étend à une partie du Proche-Orient et de l'Afrique, car la ville, ayant profité du déclin de Beyrouth, est un relais pour de nombreuses sociétés internationales.
3. Un des grands centres touristiques du monde

Athènes est un des grands centres touristiques du monde, grâce à la beauté des monuments antiques (Parthénon, Érechthéion, Propylées, etc.) de l'Acropole et à la richesse de ses musées. L'agglomération concentre près du tiers de la population du pays. Athènes a accueilli les premiers jeux Olympiques modernes en 1896 et les Jeux d'été en 2004. La différenciation de l'espace urbain, densément bâti, s'accentue et aggrave les conditions de déplacement de la population active : quartiers centraux (gestion, affaires) dépeuplés, communes périphériques plus bourgeoises au nord et au sud-est, plus prolétariennes à l'ouest. Les embarras de la circulation et la pollution atmosphérique pèsent lourdement sur la vie quotidienne.
4. Les différents quartiers de la ville
Le centre d’Athènes, entièrement redessiné au xixe siècle par des architectes originaires d’Europe occidentale, correspond à un triangle dont la base, dominée au sud par l’Acropole, est jalonnée par la rue Ermoú, du Céramique à la place Sýndaghma (place de la Constitution), et dont le sommet est marqué par la place Omónia. Les diverses fonctions urbaines s’y trouvent rassemblées et y entretiennent une animation constante : banques, poste centrale, administrations et services ministériels, commerces (hôtellerie et grands magasins) se groupent près d’Omónia ; les halles centrales, les officines et les entrepôts consacrés au commerce de demi-gros, les ateliers de réparation se tiennent au voisinage des deux gares de chemin de fer et de la rue Athinás ; les boutiques de luxe sont particulièrement denses dans le quartier Kolonáki, à l’est, que surplombe la colline du Lycabette.
Le quartier Omónia, desservi par la principale station du métro qui relie le Pirée à Kifissiá, et où aboutissent presque toutes les lignes d’autobus interurbaines du pays, est le point de convergence et de transit des banlieusards et des provinciaux : tavernes, hôtels, boutiques de toutes sortes y attendent leurs habitués. À l’opposé, plusieurs grands hôtels de classe internationale ont contribué à faire du quartier Sýndaghma le carrefour principal des relations avec l’extérieur. De l’un à l’autre, la foule des touristes étrangers croise celle des provinciaux attirés par leurs affaires ou leurs loisirs.
Sous l’Acropole, le vieux quartier de Pláka occupe l’emplacement de la ville antique et conserve la trace de la bourgade méditerranéenne d’avant 1830 ; transformant son rôle sans en réduire le pittoresque, les emprises touristiques (restaurants, boîtes de nuit) s’y sont multipliées.
À l’opposé, les quartiers de voies en damier de Patíssia et de la place Amerikís, proches du Musée national et du Polytekhníon, sont habités par les professions libérales et les négociants. Le mouvement désordonné de densification des surfaces bâties, qui intéresse toute l’agglomération, fait que la hauteur des immeubles s’y élève régulièrement, mais la proportion des surfaces des bureaux et des commerces y est plus faible que dans le centre.
À proximité du Palais royal et de la petite place Kolonáki, des résidences plus coûteuses regroupent dans le voisinage des ambassades la grande bourgeoisie, le personnel politique et l’intelligentsia athénienne.
À partir de Sýndaghma, le long de l’avenue Vassilíssis Sofías, qui mène aux banlieues résidentielles de Psikhikó et de Kifissiá, et suivant l’avenue Amalías, amorce des axes qui conduisent au littoral résidentiel et touristique (Vieux et Nouveau Phalère [Néo et Palaió Fáliro], Ghlyfádha et, au-delà, tout le long de la route en corniche du cap Sounion), se multiplient les grands hôtels modernes (Hilton), les agences de compagnies aériennes, les bureaux d’affaires et les sièges d’entreprises parfois internationales.
6. Le climat d'Athènes
Le climat d'Athènes est méditerranéen, avec des précipitations assez faibles (402 mm par an), qui tombent surtout en automne et en hiver, et des températures qui oscillent entre 28 °C en juillet et 9 °C en janvier, pour une moyenne annuelle de 17 °C.
L'HISTOIRE D'ATHÈNES
1. Une petite bourgade qui devient cité

Athènes n'était à l'époque achéenne (IIe millénaire avant J.-C.) qu'une bourgade. Son isolement la sauva quand les envahisseurs doriens (vers le xiie s. avant J.-C.) firent décliner les cités de Mycènes et Tirynthe.
Si Athènes connaît du xie au ixe s. avant J.-C. un développement sans exemple, marqué par l'abondance et la qualité de sa céramique, elle demeure dans une pénombre relative lorsque, à l'aube du viiie s., les cités grecques sortent de ces « âges obscurs ».
Une nouvelle forme d'État se développe alors : la polis (ou cité). La polis archaïque naît d'un ensemble de villages suffisamment proches les uns des autres pour tirer parti d'une citadelle commune : à Athènes, la forteresse royale de l'époque mycénienne, sur le rocher de l'Acropole, va jouer ce rôle. Des regroupements locaux précédèrent certainement l'unification.
1.1. Thésée, roi légendaire d'Athènes
Dans la structuration de la communauté, le phénomène religieux occupe une place importante : à Athènes, il se constitue autour de la déesse Athéna. Les sources écrites, lorsqu'elles décrivent le processus de formation de la cité, renvoient au modèle classique du synœcisme (réunion de plusieurs villages en une cité) et attribuent à Thésée – dixième roi d'Athènes, selon la tradition mythique – cette unification de l'Attique (chaque année, les fêtes des panathénées célébraient ce souvenir).
1.2. Un territoire pauvre
Le territoire groupé autour de la métropole est, à l'échelle de la cité grecque, exceptionnellement vaste (2 600 km2 environ), mais il est pauvre. En effet, les montagnes occupent plus d'un tiers de la superficie de la région qu'elle commande, le littoral est pratiquement impropre à la culture.
Aussi, tout au long de son histoire, Athènes dut-elle importer des céréales qu'elle échangeait contre de l'huile, du vin, des produits manufacturés. Fort heureusement, le sous-sol était plus exploitable, de nombreuses carrières produisaient du marbre, on trouvait au Laurion du plomb argentifère. Par ailleurs, la côte découpée favorisait la navigation et la pêche.
2. La naissance d’une démocratie puissante
2.1. La société athénienne
La continuité historique entre époque mycénienne et époque archaïque se manifeste dans les institutions. La monarchie achéenne semble avoir été affaiblie progressivement plutôt que balayée ; son autorité est peu à peu réduite par le contrôle d'un conseil aristocratique siégeant sur l'Aréopage (colline d'Arès), et morcelée entre trois magistrats élus – les archontes – qui, vers 683, voient leur pouvoir limité à un an.
L'histoire athénienne des viiie et viie s. est mal connue. La cité est dominée par une aristocratie guerrière remuante et les chefs des principaux clans ou familles, les nobles (eupatrides), sont maîtres de la terre et du pouvoir politique. La masse de la population constitue une sorte de clientèle, associée au sein des phratries (groupes de familles) au culte de l'ancêtre commun.
Entre l'aristocratie et cette paysannerie plus ou moins dépendante, un groupe de citoyens, suffisamment aisés pour se procurer la panoplie de l'hoplite (fantassin lourdement armé), participe, depuis le viie s., à la défense de la cité.
Les artisans sont encore peu nombreux et Athènes ne prend aucune part au grand mouvement de colonisation qui, depuis le viiie s., étend les limites du monde grec aux rivages les plus lointains de la Méditerranée (→ histoire de la Grèce antique).
2.2. Les premières réformes
C'est sur un fond de fortes tensions sociales qu'Athènes paraît dans l'histoire. Lorsque, vers 630, un jeune noble, Cylon, s'empare de l'Acropole et cherche à établir un nouveau type de pouvoir, la tyrannie. Mégaclès, de la famille des Alcméonides, aidé par « la foule des champs », l'en déloge et le tue.
On pourrait voir dans cette tentative avortée un simple épisode de la lutte de factions entre aristocrates si Athènes n'entrait ensuite dans la voie des réformes.
Dracon
Dracon est mandaté, en 621-620, pour mettre par écrit des lois ne s'appliquant qu'aux affaires de meurtre et dont la dureté devait rester légendaire – d'où l'adjectif « draconien ». Mesure limitée qui, cependant, affirme pour la première fois l'autorité de l'État au-dessus des solidarités familiales dans le domaine de la justice, instaure un droit commun pour tous et, par là même, porte atteinte à l'arbitraire des aristocrates. Six thesmothètes (gardiens de la loi écrite) viennent alors renforcer le collège des archontes.
Le monopole économique et politique des nobles n'est cependant en rien entamé, malgré une évolution économique et militaire qui le rend moins justifié et manifestement moins bien supporté.
Comme les autres cités grecques, Athènes connaît une crise rurale qui déchire la société. Les mêmes solutions s'offrent à elle : soit l'arbitrage d'un législateur, chargé, dans une sorte de consensus, de mettre fin à des troubles qui risquent de dégénérer en guerre civile, soit la tyrannie, qui, dans l'évolution de la Grèce archaïque, apparaît bien souvent comme une solution transitoire aux problèmes de la cité. Avec Solon, le législateur, puis avec les fils du tyran Pisistrate, Hippias et Hipparque, Athènes fera successivement l'expérience de l'une et de l'autre.
2.3. Sous l'impulsion de Solon
Solon est chargé, en 594-593, de refaire l'unité de la cité. Son œuvre est essentiellement celle d'un libérateur. Par la remise du fardeau (seisachthéia), il annule toutes les créances et interdit à l'avenir la caution personnelle, donc l'esclavage pour dettes, restaurant ainsi une petite paysannerie menacée de perdre sa liberté. Solon, dans ses élégies – il est aussi le grand poète lyrique d'Athènes –, se glorifie d'avoir libéré la terre et aussi les hommes, « ceux qui, en Attique même, connaissaient la servitude dégradante et que faisait trembler l'humeur des maîtres », ceux qui avaient fui, ceux qui avaient été emmenés pour être vendus à l'étranger.
Modérée puisqu'elle ne réalise pas le nouveau partage des terres très largement réclamé, la réforme de Solon ampute cependant la richesse des eupatrides qui sans doute y ont consenti par crainte d'un soulèvement populaire et de la tyrannie.
La place du peuple (dêmos)
Avec cette solution apportée à la crise qui affecte le monde rural, l'originalité d'Athènes paraît bien résider dans les mesures politiques qui donnent au peuple un droit de regard sur l'évolution future. Un dêmos élargi est intégré dans le corps civique par des mesures politiques inscrivant la seisachthéia dans un ensemble cohérent. Les limites du dêmos sont clairement établies au sein d'une hiérarchie sociale fondée sur les revenus fonciers.
Institutions populaires et évolutions économiques
Le rôle de l'ecclésia – une assemblée du peuple jusque-là peu consultée – se renforce. Solon met en place un tribunal populaire de justice (l'héliée) qui ne fonctionne encore que comme instance d'appel, mais qui, selon le philosophe Aristote, devait être une pièce maîtresse de l'évolution démocratique d'Athènes.
La paysannerie se développera encore au cours du vie s. et, jouissant de la sollicitude du tyran Pisistrate (des prêts d'État, en particulier, la soustraient à l'influence des riches propriétaires), elle donnera une solide assise sociale à la démocratie athénienne.
Le développement de l'artisanat est, de même, étroitement lié par la tradition au souvenir de Solon, et l'archéologie révèle un essor étonnant de la production de céramiques et des échanges à partir des années 580. Des ruraux trouvent ainsi du travail à la ville et la classe des thêtes (citoyens non propriétaires, la classe la plus basse) se développe.
Des intérêts contraires
Vers 575, Athènes se donne une monnaie et, peu après, s'instaure l'équivalence entre la drachme et les mesures de capacité, ce qui témoigne d'un développement nouveau de la fortune mobilière.
L'extraordinaire ouverture d'Athènes vers l'extérieur a ainsi été préparée par Solon et par le compromis modéré recherché entre les intérêts contraires des eupatrides et du dêmos.
Solon n'a guère réussi, en revanche, dans sa volonté de restaurer la communauté de la polis en crise puisque, très rapidement, des troubles reprennent. Élus terriens conservateurs et « nouveaux riches », loin d'opposer les intérêts des eupatrides à ceux des pêcheurs et des commerçants, représentent des factions aristocratiques locales ; les paysans, sur lesquels s'appuie Pisistrate, regroupent les mécontents contre les nantis et s'identifient avec le dêmos.
2.4. Sous la tyrannie des Pisistratides
Pisistrate s'appuie sur le peuple pour conquérir le pouvoir. Maître d'Athènes une première fois en 561, il en est par deux fois chassé, mais il revient, toujours par la ruse ou par la force, et à sa mort, en 528, ses fils lui succèdent. C'est ainsi que, tardivement, Athènes connaît la tyrannie, une tyrannie modérée qui laissera à la postérité le souvenir d'un gouvernement raisonnable.
Pisistrate ne modifie guère les institutions, se dotant simplement d'une garde personnelle et confiant les magistratures à des hommes à sa dévotion. Il laisse Athènes bénéficier de l'impulsion donnée par Solon, poursuivant une politique d'équilibre social et d'affirmation de l'État, inaugurant une politique extérieure active et, à l'intérieur, un programme de grands travaux vivifiant pour l'économie.
Pisistrate et ses fils entretiennent une cour brillante et marquent leur volonté d'assumer le passé religieux et mythique d'Athènes (rédaction des poèmes homériques, des hymnes orphiques). Pour exalter la déesse Athéna, un grand temple, l'Hécatompédon, est construit sur l'Acropole, et un éclat remarquable est donné aux panathénées. Mais le pouvoir s'efforce aussi de favoriser les cultes populaires, comme celui de Dionysos.
Avec les Pisistratides, Athènes connaît donc sa première période de grandeur. Cependant, après l'assassinat d'un des fils de Pisistrate, Hipparque, en 514, la tyrannie d'Hippias le fils aîné se durcit et, en 510, ce dernier doit quitter Athènes devant l'opposition conjuguée des aristocrates et des Spartiates, et devant celle du dêmos, fortifié par le dynamisme économique d'Athènes.
2.5. La réorganisation politique sous Clisthène
Après une lutte acharnée au cours de laquelle la cité de Sparte appuie les plus durs des oligarques athéniens, Clisthène, soutenu par le dêmos, fait voter en 508 une réforme radicale de la Constitution qui établit la démocratie athénienne dans ses institutions.
L'espace civique athénien est remodelé, la ville incluse dans une nouvelle division de l'Attique. Les citoyens sont regroupés en dix tribus. Chaque tribu offre une image réduite des intérêts multiples de la cité et ses membres.
Il apparaît dès lors une réorganisation politique générale fondée sur ce cadre des dix tribus ; un secrétaire s'ajoute aux neuf archontes ; à la boulê, ou conseil des Cinq-Cents, les 50 représentants de chaque tribu gèrent la cité pendant un dixième de l'année (une prytanie). Dix stratèges assurent la direction des troupes de chacune des tribus, et ce commandement militaire, à l'épreuve des guerres médiques, donnera à ces nouveaux magistrats un pouvoir décisif dans l'Athènes du ve siècle.
Enfin, la loi sur l'ostracisme (exil dans les dix jours et pour dix ans, sur vote de l'ecclésia, d'un citoyen jugé dangereux pour la démocratie) tente de prémunir la cité contre un éventuel retour de la tyrannie.
3. Fin de la période archaïque : l'apogée d'Athènes
La cité, alors fermement unie, va cependant connaître l'épreuve des guerres médiques.
3.1. Les guerres médiques

Athènes est la seule cité, avec Érétrie, à porter secours aux Grecs d'Asie Mineure, révoltés contre Darius, grand Roi des Perses. Une petite expédition brûle l'une de ses capitales, Sardes, et la vengeance de Darius s'exerce essentiellement contre les deux cités.
À Marathon, Athènes fait face et, sous la direction du stratège Miltiade, ses hoplites appuyés seulement par quelques Platéens obligent les Perses à reprendre la mer en 490. Athènes a gagné seule la première guerre médique.
C'est elle encore qui, grâce à l'orientation maritime donnée par Thémistocle à la cité (création du port du Pirée), joue un rôle décisif dans la seconde guerre médique. Thémistocle convainc les Athéniens d'abandonner l'Attique et de combattre sur mer l'invasion conduite par le Perse Xerxès. À Salamine, où ils fournissent près de la moitié des contingents alliés, ils contraignent les Perses à la retraite en 480, tandis que leur flotte remporte encore des victoires capitales près des côtes d'Asie Mineure.
Plus qu'aucune autre cité, Athènes a souffert de l'invasion : l'Attique est dévastée, la ville détruite, mais, alors que la Grèce semblait perdue, la cité reconstruite par Clisthène a montré son attachement à la liberté et c'est vers elle que se tournent – craignant un retour offensif des Perses – les petites cités des îles et de la côte ionienne.
La Confédération athénienne, ou ligue de Délos (du nom de l'île où est déposé le trésor des cités alliées), simple alliance militaire constituée autour d'Athènes (478), devient la base de la puissance de la cité au ve siècle.
Pour en savoir plus, voir l'article guerres médiques.
3.2. L'Athènes de Périclès

Périclès fut le maître incontesté de la cité pendant près de trente ans. De la lignée Bouzyge par son père, et des celle des Alcméonides par sa mère, il est est l'un de ces aristocrates qui continuent de monopoliser les charges principales. Associé au chef du parti démocratique Éphialtès dans la lutte qui, après les guerres médiques, oppose toujours eupatrides et dêmos, les aristocrates et le peuple, il est avec lui responsable des derniers élargissements de la démocratie athénienne.
Périclès domine bientôt la vie politique et, de 443 à 431, est constamment réélu stratège. Cette autorité incontestée dans une cité où le peuple a pris en main son destin a de quoi surprendre.
La démocratie athénienne
L'ecclésia, l'assemblée du peuple, décide de tout ; elle est aidée dans sa tâche par la boulê, qui doit débattre des questions soumises à l'assemblée et émettre un avis préalable. Les magistratures, collégiales et annuelles, sont étroitement surveillées par le dêmos. La stratégie – du grec stratos, armée et agein, conduire – constitue désormais le véritable exécutif de la cité, dépossédant l'archontat, réduit, comme l'ancien conseil aristocratique de l'Aréopage, à des attributions juridiques et religieuses.
Le tribunal populaire, l'héliée (6 000 héliastes tirés au sort), juge de presque toutes les causes. Tout citoyen athénien peut donc décider du destin de sa cité à l'assemblée, siéger au tribunal, être bouleute (membre de la boulê) et exercer une magistrature au moins une fois dans sa vie. Pour que cette égalité de droit ne soit pas un vain mot, Périclès accorde une indemnité de participation à la vie civique, le misthos.
La démocratie s'efforce aussi d'atténuer les inégalités économiques et sociales par la pratique des liturgies (charges normalement assumées par l'État confiées aux plus riches des citoyens), par un système d'entraide pour les plus déshérités, par du travail pour tous.
Les contradictions de la société athénienne
Bien sûr, cette démocratie directe n'est pas parfaite. Aristophane s'est fait l'écho des critiques qui lui sont adressées par ceux qu'inquiètent ses excès. On peut remarquer que, jusqu'en 400 avant J.-C., aucun misthos n'est donné pour la participation à l'assemblée, ou encore pour l'exercice de la plus importante des magistratures – la stratégie –, que seuls les plus riches des citoyens peuvent exercer.
Enfin et surtout, cette démocratie est à l'usage d'un petit nombre de privilégiés. Au moment même où s'achève la conquête de la démocratie, en 451, il faut, pour être citoyen de plein droit, être né non seulement d'un père citoyen mais – et c'est nouveau – de mère athénienne. De surcroît, ni les femmes, ni les métèques (les étrangers domiciliés à Athènes), ni les esclaves – de plus en plus nombreux – ne participent à la vie politique.
Cela constitue l'une des contradictions majeures d'Athènes : plus la cité s'éloigne de ses origines agraires et voit son économie s'orienter vers des activités tournées vers l'échange et le profit, plus elle fait appel aux esclaves, et plus cette contradiction va croissant.
Périclès disait encore que l'exercice d'un métier ne peut empêcher le citoyen de donner un avis utile à son pays. Au ive s., déjà, Xénophon et Platon estimaient que la seule activité compatible avec la citoyenneté est l'agriculture ; Aristote, pour sa part, jugeait qu'être citoyen est un métier à part entière et proposait d'exclure tous ceux qui travaillent de la vie politique.
3.3. L'impérialisme athénien
En outre, cette démocratie qui veut ses citoyens les plus libres des Grecs admet l'impérialisme à l'extérieur.
L'historien Thucydide ne se fait pas d'illusions : la ligue de Délos, d'alliance qu'elle était, s'est transformée en empire. Les aristocrates qui conduisent la ligue à ses débuts, non seulement lui font faire des progrès décisifs, mais répriment durement les révoltes à Naxos en 470, à Thasos en 465. Les démocrates, lorsqu'ils leur succèdent, n'agissent pas autrement : la répression à Samos en 441, conduite par Périclès, n'est pas moins sanglante, et l'établissement de colons athéniens sur les terres enlevées aux cités alliées se poursuit. Au moment même où la signature de la paix de Callias avec les Perses en 449 aurait pu rendre l'alliance caduque, Athènes impose à toutes les cités de la ligue la circulation de sa monnaie et organise plus rationnellement la perception d'un tribut qui, depuis 454, n'est plus déposé à Délos mais à Athènes. Et cette dernière s'autorise à puiser dans ce trésor, destiné à la défense commune, à des fins qui lui sont propres.
Athènes, en effet, n'est pas seulement impérialiste par accident (si la ligue est née de l'initiative des alliés, leur négligence à s'acquitter du tribut explique sa transformation en empire), elle l'est par nécessité. Sa démocratie vit de l'empire. Elle a besoin non seulement de la richesse que, grâce à la maîtrise de la mer, il lui procure, mais aussi des terres prises aux anciennes cités alliées et enfin, du tribut. Tribut qui permet de distribuer des misthoi (indemnités pour ceux qui vont aux assemblées), d'aider les plus démunis et de pratiquer une politique de prestige utile à l'économie et décisive pour cimenter la communauté tout entière.
3.4. La guerre du Péloponnèse

C'est de cette dernière contradiction que naît la guerre du Péloponnèse (431-404). La politique intransigeante d'Athènes incite les alliés à la révolte et ses prétentions à l'hégémonie dressent contre elle ses vieilles rivales : Sparte et Corinthe.
Le conflit, acharné, dure près de trente ans. La stratégie voulue par Périclès paraît être l'aboutissement logique d'une évolution longue de deux siècles ; la cité s'était, en effet, tournée vers la mer. La création du port du Pirée par Thémistocle puis son développement, la réalisation des Longs Murs avaient fait de la ville et de son port une sorte d'île dont le salut dépendait de la mer et de la flotte. L'Attique abandonnée aux incursions périodiques des Lacédémoniens (autre nom des Spartiates), la population athénienne se retranche à l'intérieur des murs reliant le port à Athènes, et résiste, tandis que les contre-attaques sont menées sur mer.
La peste et la mort de Périclès, en 429, laissent Athènes affaiblie. La guerre se traîne avec des fortunes diverses et si la paix de Nicias, en 421, met fin pour un temps aux hostilités, celles-ci se rallument avec la désastreuse expédition de Sicile (415-413), voulue par le stratège Alcibiade.
Après la perte de 12 000 citoyens, Athènes remporte encore quelques succès en mer Égée, mais elle est définitivement défaite à la bataille d'Aigos-Potamos en 405. L'année suivante, les Spartiates entrent dans la cité qui doit livrer sa flotte, détruire ses murailles, abandonner son empire, dont toutes les cités sauf une ont d'ailleurs fait défection.
Pour en savoir plus, voir l'article guerre du Péloponnèse.
4. Le déclin d'Athènes
La guerre a sérieusement altéré le fonctionnement de la démocratie. En 411, les oligarques sont même parvenus à renverser le régime, mais leur tentative a échoué. Les  Trente tyrans, dont la dictature est imposée par Sparte à la fin de la guerre, ne réussissent pas plus à se maintenir.
Les Athéniens tiennent à leur démocratie et la restaurent en 403. Ils jouent alors un jeu habile entre les cités qui prétendent à l'hégémonie et reconstituent même, en 377, une seconde Confédération maritime. Celle-ci leur redonne, pour un temps, la maîtrise des mers, mais, affaiblie par la révolte des alliés (357-355), elle sera disloquée par Philippe de Macédoine.
4.1. Athènes face à la conquête macédonienne
Athènes doit alors affronter un danger nouveau, celui que le roi de Macédoine fait courir à toute la Grèce. Philippe II triomphe des cités coalisées à Chéronée en 338. Il se montre généreux envers Athènes : la cité conserve son autonomie, mais doit entrer dans la ligue de Corinthe, qui regroupe toutes les cités grecques sous hégémonie macédonienne.
Après la mort du fils de Philippe, Alexandre, et une tentative malheureuse de révolte (→ guerre lamiaque), les Athéniens doivent, en 322 avant J.-C., accepter d'Antipatros une garnison macédonienne et une Constitution oligarchique qui contraint les plus pauvres d'entre eux à l'exil.
Dès lors, tiraillée entre les successeurs du conquérant macédonien et caressant toujours le vain rêve d'une vengeance, Athènes n'est plus que l'ombre de ce qu'elle avait été. Même la création littéraire s'affaiblit, et seule la comédie de mœurs reste vivante, avec Ménandre. En revanche, Athènes, où se développent les écoles épicurienne et stoïcienne, demeure le centre le plus actif de la pensée philosophique.
4.2. Sous la domination romaine
Lorsque, après la défaite du dernier roi de Macédoine, Persée à Pydna en 168 avant J.-C., l'hégémonie de Rome se substitue à celle de la Macédoine, Athènes retrouve quelque vitalité ; les Romains, en particulier, lui donnent Délos, et le Pirée tire encore profit de la destruction de Corinthe, en 146.
Elle périclite, cependant, dès le ier siècle de notre ère (pillage par les troupes de Sylla en 86). Et si elle bénéficie de la paix romaine et reste une cité libre et fédérée, les honneurs dont la comblent les empereurs sont inversement proportionnels à sa faiblesse réelle. Ils témoignent cependant de l'immense prestige que conserve la cité qui domina la Grèce.
4.3. Les derniers feux d'Athènes
Le triomphe définitif du christianisme dans l'Empire romain contribue à la décadence de la cité des dieux. En 393, les jeux Olympiques sont interdits par Théodose Ier ; mais, en partie sous l'influence de Julien l'Apostat et des néoplatoniciens, Athènes reste longtemps encore un pôle de résistance du paganisme.
Cependant, en 529, ses écoles sont fermées par Justinien et peu à peu ses temples transformés en églises. Athènes était alors complètement éclipsée par Constantinople, qu'on embellit en la dépouillant.
Pour en savoir plus, voir les articles histoire de la Grèce antique, Macédoine, Rome.
4.4. Dans l'Empire byzantin
En 857, Athènes devient le siège d'un archevêché, dont la cathédrale – dédiée à la Vierge – est installée dans le Parthénon. À partir du xie siècle, de nombreux monastères s'y fondent : Athènes allait être, face à Rome, l'un des bastions de l'orthodoxie.
Après la prise de Constantinople par les Francs, en 1204, la ville devient la capitale du duché latin d'Athènes, qui se maintient jusqu'en 1456 après être passé des mains des Français à celles des Catalans, d'ailleurs plus ou moins vassaux de Venise.
4.5. Athènes dans l'Empire ottoman
Prise par Mehmet II en 1456, Athènes reçoit des Turcs quelques privilèges, ce qui n'empêche pas que le Parthénon soit transformé en mosquée et l'Érechthéion en harem pour le gouverneur turc.
Aux xvie et xviie s., Athènes n'est plus qu'une bourgade de 8 000 à 10 000 habitants. En 1678, la ville se réveille avec Michaïl Linbonos, dont la révolte fut durement réprimée par les Turcs. Afin de mieux résister aux Vénitiens de Morosini, ces derniers ravagent l'Acropole et transforment le Parthénon en poudrière : une bombe vénitienne, en y éclatant, endommage gravement le monument (1687).
Au xixe s., Athènes se trouve naturellement au cœur de la guerre d'indépendance grecque. Tombée aux mains des Turcs, qui se maintiennent dans l'Acropole jusqu'en 1833, elle est désignée l'année suivante comme capitale du royaume indépendant de Grèce : son histoire se confond désormais avec l'histoire souvent tragique du jeune État.
Pour en savoir plus, voir l'article histoire de la Grèce moderne.
L'ART ET L'ARCHÉOLOGIE
De Pisistrate à Périclès
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Athènes, l'agora
Athènes, l'agora
C'est avec Pisistrate que commence la « grande » histoire artistique d'Athènes. Les vestiges des civilisations antérieures furent alors attribués à des héros mythologiques et à des peuples légendaires : Pélasges, Cécrops, Érechthée, Thésée. L'archéologie va plus loin que la fable, et nous savons que, plusieurs millénaires avant qu'on y ait adoré Héphaïstos, les arts du feu étaient pratiqués dans le secteur du Céramique.
Pisistrate, quand il entreprit de restaurer et d'embellir l'Acropole, où il avait établi sa résidence, y trouvait des temples en tuf polychrome, dédiés à des cultes primitifs. On en a conservé quelques débris, notamment la pièce dite « fronton de l'Olivier », maquette d'un temple double d'Athéna et d'Érechthée. L'édifice principal était le temple de cent pieds consacré à Athéna, l'Hécatompédon, datant de Solon. Il fut pourvu d'une colonnade dorique et orné de métopes et de frontons racontant les exploits d'Héraclès. Autour du sanctuaire furent répartis des serviteurs et des servantes de la déesse, des sacrificateurs, des porteurs et porteuses d'offrandes. Après les destructions de l'armée perse, ce qui subsistait de cette statuaire fut pieusement enseveli. Retrouvées il y a un siècle encore revêtues de leurs vives couleurs, ces pièces (Kouroi athlétiques, korês aux drapés ioniens, au sourire hiératique, monstres mystérieux) ont été une révélation éblouissante. Parmi les autres travaux de Pisistrate et de ses fils, il faut mentionner les portiques de l'Agora – au centre de laquelle un autel de la Pitié marquait le point de départ des chemins de l'Attique – et la construction d'un temple colossal à Zeus. Les tambours en tuf de cet édifice resté inachevé furent incorporés au mur de Thémistocle, où ils sont encore. De l’époque des Pisistratides date aussi le premier état du théâtre de Dionysos, à l'origine simple enclos où dansaient les chœurs.
Après la chute des tyrans, un groupe de bronze représentant les tyrannicides fut dressé près de l'Acropole : il devait être emporté à Suze par Xerxès. On prépara la construction d'un grand temple à Athéna, pour lequel il fallut élargir par des soutènements la plate-forme rocheuse de l'Acropole. Par ailleurs, la cité dut se consacrer surtout à l'architecture militaire : mur de Thémistocle, Longs Murs, forteresses d'Éleuthères et de Phylè. Tout fut emporté, ruiné ou détruit par l'armée de Xerxès.
Trente ans après Salamine, la paix enfin assurée, Périclès conçut un vaste programme pour renouveler les lieux consacrés de toute l'Attique. (« La Grèce, disait-il, doit être le modèle du monde, et Athènes celui de la Grèce. »). Il en confia la réalisation à Phidias, dont les récentes créations d'Olympie provoquaient l'admiration universelle. Ce programme ne put être exécuté qu'en partie, et, après le Théséion, seul le Parthénon – qui en était à vrai dire la pièce maîtresse – fut achevé du vivant de Périclès. Le Théséion est, de tous les temples doriques d'époque classique, celui qui nous est parvenu dans le meilleur état. Situé dans la ville basse, au-dessus de l'agora, il était consacré à Héphaïstos, mais sa décoration illustrait les exploits du héros local Thésée.
Les monuments de l'Acropole
Le Parthénon
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Acropole d'Athènes
Acropole d'Athènes
Le Parthénon est un temple dorique, dédié à Athéna, dont il abritait la statue chryséléphantine. Il fut construit par les architectes Ictinos et Callicratès sous la direction de Phidias. De dimensions moyennes (70 sur 31 m), entouré de 46 colonnes, il diffère un peu du canon dorique traditionnel par une largeur relative plus grande, un moindre écrasement des chapiteaux, un galbage des fûts, une certaine courbure du stylobate qui donnent une impression de parfait équilibre. Il réalise l'harmonie des deux grands styles dorique et ionien. À l'intérieur, un mur divisait l'édifice en deux salles inégales qui ouvraient, l'une à l'est et l'autre à l'ouest, par une porte monumentale. Dans celle de l'ouest et la plus grande, la cella, où une colonnade ménageait un déambulatoire, se dressait l'effigie d'Athéna, œuvre de Phidias (l'autel de la déesse était à l'extérieur, au bas des degrés). Devant la statue – faite de revêtements d'or et d'ivoire sur un bâti de bois –, un plan d'eau entretenant l'humidité qu'exige l'ivoire reflétait l'image divine ; haute d'environ 15 m, celle-ci atteignait par le sommet du casque le toit de l'édifice. L'autre salle contenait des trésors et des trophées, sur lesquels veillaient des jeunes filles – réelles ou en effigies ; de là son nom de chambre des vierges (parthenôn), qui devint celui de l'édifice tout entier.
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Phidias, frise du Parthénon
Phidias, frise du Parthénon
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Phidias, frise du Parthénon
Phidias, frise du Parthénon
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Phidias, frise du Parthénon
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Phidias, frise du Parthénon
Les métopes, les frontons et la frise intérieure du temple étaient ornés de sculptures peintes en ocre, en rouge et en bleu, protégées par un enduit à la cire et complétées par des accessoires de bronze. Les métopes étaient en haut relief. Elles montraient des scènes guerrières : combats de Thésée contre les Centaures et les Amazones, chute de Troie, lutte des Dieux et des Géants. Sur les frontons, de grandes figures en ronde bosse représentaient la naissance et le triomphe d'Athéna. À l'est, Héphaïstos fendait d'un coup de hache la tête de Zeus, d'où la Vierge divine sortait tout armée. Répartis de part et d'autre, couchés, assis, debout, épousant l'espace triangulaire, les dieux regardaient naître la Raison. Dans un angle disparaissait le char de la Nuit. Dans l'autre surgissaient les chevaux du Soleil. Sur le fronton opposé, on voyait s'affronter Athéna et Poséidon, la lance contre le trident. Ce duel, dont devait dépendre le sort d'Athènes, avait pour témoins des personnages symbolisant les forces et les beautés de la nature attique : collines, sources, rivières, arcs-en-ciel.
Les bas-reliefs de la frise, derrière la colonnade, déroulaient le cortège des Panathénées, par lequel tous les quatre ans la cité entière, gravissant la Voie sacrée, allait remettre à la déesse un voile neuf. La procession s'ordonnait sous le fronton ouest et se divisait, comme les demi-chœurs des tragédies, sur chacun des longs côtés. Elle se reformait sous le fronton est, où l'attendaient le grand prêtre et la prêtresse entourés d'Athéna et des dieux protecteurs des arts. Ce cortège, long de 160 m, comptait plus de 350 figures : ouvrières, magistrats, sacrificateurs, cavaliers, musiciens, porteurs et porteuses d'offrandes.
Athènes a été relativement épargnée par les séismes qui ont dévasté presque toute la Grèce : c'est par les hommes que le Parthénon, au cours des âges, a été ruiné. Au ve s., quand le christianisme fut imposé par Théodose, la statue d'Athéna disparut, emportée à Constantinople, et le temple fut transformé en église, non sans de graves mutilations. Sous les Turcs, le Parthénon devint mosquée, puis magasin à poudre, ce qui causa sa destruction quand l'armée du doge Francesco Morosini vint mettre le siège devant l'Acropole : le toit, la moitié du mur extérieur, près de la moitié des colonnes et tout un fronton sautèrent. Un siècle plus tard, lord Elgin, l'ambassadeur britannique, ayant fait déposer certaines pièces des frontons, de la frise et des métopes, cette opération, mal conduite, entraîna la chute de nombreux éléments.
Sur les 92 métopes, il en subsiste 18 à peu près lisibles, dont 16 au British Museum, 1 au Louvre et 1 en place. Du fronton ouest, il reste en place des têtes de chevaux dans les deux angles. Quelques personnages mutilés sont au British Museum. Sur le fronton est encore visible un groupe ruiné.
De la frise, il reste en place les plaques de l'ouest, malheureusement menacées par la pollution de l'air ; parmi les autres, 3 sont au musée de l'Acropole, 1 au Louvre et le reste au British Museum. Ce sont ces sculptures de la frise, d'une incomparable beauté, qui sont le mieux conservées.
Le Parthénon, temple des Victoires, célébrait certes la gloire militaire d'Athènes et son triomphe sur l'Asie, mais il prétendait aussi symboliser la victoire de l'humain sur le bestial, de l'ordre sur le chaos, de l'intelligence sur la démesure, de la liberté sur la contrainte. Il signifie l'aboutissement de l'évolution politique et religieuse d'Athènes, où bientôt devaient s'ouvrir l'Académie et le Lycée.
La sensibilité moderne est sans doute déconcertée par l'esclavage et par l'anthropomorphisme qui déparent la démocratie et la philosophie religieuse dans l'Athènes de Périclès. Cependant, l'art du Parthénon – art engagé s'il en fut – exprime une idéologie qui est l'une des sources fondamentales dont prétend s'inspirer la civilisation occidentale.
Les Propylées, portes monumentales conçues par l'architecte Mnésiclès, commandent l'entrée de l'Acropole par sa pente accessible du versant ouest. Ce sont des parvis majestueux de 60 m de façade sur 30 m de profondeur, où les processions pouvaient se recueillir et s'ordonner. L'édifice, qui ne fut jamais complètement achevé, comportait au centre un vaste bâtiment amphiprostyle soutenu à l'intérieur par une colonnade ionique entre deux portiques de six colonnes doriques. Sur le flanc nord, une aile en retour, la Pinacothèque, dominait le rocher. L'aile opposée, pour ne pas empiéter sur des emplacements consacrés à d'autres cultes, se réduisait à une façade. Métopes et frontons étaient sans ornements. Entre les Propylées et le Parthénon se dressait une grande statue de bronze d'Athéna combattante (Promachos).
Le temple d’Athéna Nikê
Le temple d'Athéna Nikê, dit de la Victoire aptère, est un petit édifice situé sur un saillant du rocher, à côté des Propylées, où, dès le vie s., un sanctuaire avait été dédié à Athéna Nikê (l'Athéna des Victoires), dont la statue, simple xoanon, fut appelée aptère par différence avec les Victoires ailées traditionnelles. Le temple construit par Callicratès, de pur style ionique, consiste en une cella unique de 4 m de côté, cantonnée sur ses deux façades d'un portique de quatre colonnes. Plus qu'à sa frise, consacrée aux guerres médiques, la célébrité de son décor sculpté tenait à la balustrade qui l'entourait du côté du rocher à pic. Longue de 32 m et haute de 1 m, elle représentait des Victoires se rendant au sacrifice : la procession se déroulait en relief vigoureux au-dessus de la Voie sacrée menant aux Propylées. Plusieurs de ces plaques de marbre ont été retrouvées ; bien que très mutilées, elles révèlent un art attique d'une élégance toute particulière : art à la fois hardi et chaste, qui sous des tissus presque transparents voile et montre la nudité.
L'Érechthéion
C'est plusieurs années après la mort de Périclès que Nicias fit relever les ruines de l'ancien sanctuaire d'Érechthée. On n'opérait pas en table rase : il fallait respecter la place rituelle de cultes hétéroclites et obscurs. C'est là que Poséidon et Athéna s'étaient affrontés, qu'avait surgi l'olivier sacré, que le trident du dieu avait fait jaillir une source. Des cellae à des niveaux différents devaient être englobées dans une unité architecturale réunissant l'idole antique d'Athéna, le Serpent sacré, le tombeau de Cécrops. L'architecte Philoclès réalisa pour l'Érechthéion un monument complexe dont la disposition n'a pu être déchiffrée avec certitude. Il comporte deux portiques ioniques, souvent copiés, et celui, plus célèbre encore, des Caryatides, porteuses de corbeilles dont la tête charmante et robuste soutient l'architrave.
Monuments divers
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Théâtre de Dionysos, Athènes
Théâtre de Dionysos, Athènes
La liste serait longue des monuments notables de l'Athènes du ve s. avant J.-C. : les textes signalent des sanctuaires dédiés à presque tous les dieux, mais ils ont laissé peu de vestiges. Les collines célèbres qui font face à l'Acropole, la Pnyx, le Mouseion, l'Aréopage, n'ont pas été couronnées de monuments civils ou religieux de quelque importance. Quant à l'habitat privé, il était sans luxe.
C'est à la sortie de la ville qu'étaient les cimetières, dont le plus célèbre sur la voie d'Éleusis, qui traversait le faubourg du Céramique. La plupart des Athéniens importants eurent là leur tombeau. Les fouilles qui s'y poursuivent depuis un siècle ont mis au jour d'infinies richesses (vases de l'époque géométrique, stèles funéraires, etc.). Quelques monuments ont été remontés in situ, tels les spectaculaires Géants d'époque romaine.
De Périclès à Byzance
Après Périclès, la cité, appauvrie par les guerres, n'eut pas les moyens d'achever son œuvre. De riches protecteurs des arts (chorèges) se firent élever des monuments votifs, tels celui de Thrasyllos contre le mur de l'Acropole et celui de Lysicrate (dit « Lanterne de Démosthène ») dans l'antique rue des Trépieds. Athènes, dont le rayonnement persista pendant plusieurs siècles, ne cessa de « s'embellir », mais aucun de ses monuments postérieurs au ive s. avant J.-C. n'a d'importance majeure pour l'histoire de l'art. La domination macédonienne fut pour Athènes la grande époque des « évergètes » (bienfaiteurs), au premier rang desquels il faut citer deux rois de Pergame, Eumenês et Attalos. On doit au premier le portique qui porte son nom, vaste déambulatoire qui conduit au théâtre de Dionysos. Attalos, un peu plus tard, rénova l'Agora et l'entoura d'autres portiques somptueux.
Le respect que lui vouèrent les Romains n'alla pas pour Athènes sans inconvénient. Elle fut l'objet d'un vaste pillage, tandis que s'y élevaient des bâtisses bien peu conformes au programme de Périclès, tels la statue équestre géante d'Agrippa devant les Propylées, la « tour des vents », l'escalier colossal de l'Acropole, le Temple de Rome à côté du Parthénon, les ornements du théâtre de Dionysos, etc. Hadrien, qu'on nommait plaisamment « Graeculus », créa toute une ville nouvelle, la « Ville d'Hadrien » à côté de la « Ville de Thésée », construisit un forum à la romaine et acheva en marbre et en style corinthien le temple colossal de Zeus (Olympieion) commencé sous Pisistrate. Un évergète, Hérode Atticus, construisit l'Odéon qui porte encore son nom. Un autre, C. Julius Antiochos Philopappos, se fit élever un gigantesque mausolée sur le Mouseion. Le voyageur Pausanias a laissé une description de la ville telle qu'elle était sous les Antonins. C'était un dédale où, à chaque pas, autels, ex-voto, effigies, tombeaux, stèles, inscriptions célébraient les dieux, les héros, les hommes de la légende, de la grande et de la petite histoire, depuis Cécrops jusqu'à l'empereur régnant.
Athènes byzantine, franque et turque
Avec le transfert de la capitale de l'Empire à Constantinople commença le déclin d'Athènes, qui perdit son rang de métropole de l'hellénisme. Dans l'Empire byzantin, elle ne fut plus qu'une bourgade. Les invasions barbares des iiie et ive s. ruinèrent entièrement la ville basse. Le christianisme ferma les écoles philosophiques et interdit les cultes. Dans les temples brutalement modifiés, Athéna et Thésée furent remplacés par la Panagia Theotokos et par saint Georges. Aucune grande basilique ne fut construite ; on n'édifia que des chapelles et de modestes monastères, parmi lesquels il faut citer les églises des Saints-Théodores, de la Kapnikaréa, de la Petite-Métropole, qui sont aujourd'hui la parure charmante du centre de la ville. Au pied de l'Hymette, le monastère de Kaisariani est un bon exemplaire du style byzantin du xe s. Quant à l’église de Dháfni, sur le chemin d'Éleusis, elle montre des mosaïques qui sont parmi les plus belles de l'art byzantin.
Quand les ducs francs s'installèrent sur l'Acropole, ils la défigurèrent sans pitié et mirent ses monuments à tous les usages. Les Turcs à leur tour la couvrirent de minarets, de fortifications, de baraquements. Lorsque Chateaubriand la visita en 1806, Athènes était un pauvre village peuplé surtout d'Albanais. Dans le Parthénon éventré était installée une petite mosquée ; le temple de la Victoire aptère avait été démoli par les Turcs, et ses éléments incorporés dans un bastion ; une tour de guet construite par les Francs dominait la Voie sacrée. Parmi les marbres épars, des bâtisses de toute nature couvraient l'Acropole, dont l'accès était barré par des ouvrages militaires.
Depuis l'indépendance
Lorsque la capitale du petit État qu'était le nouveau royaume fut transférée de Nauplie à Athènes, celle-ci, ravagée par la guerre d'Indépendance, ne comptait qu'une centaine d'habitants. Le tracé en damier de la nouvelle ville suivit un plan axé sur une voie centrale nord-sud partant du Céramique. Il ne s'y construisit rien de très notable (monuments de style néo-grec ou « munichois ») : son histoire artistique est celle de la découverte, de la préservation, de la restauration et de la mise en valeur de ses gloires. Dès 1837 fut fondée la Société grecque d'archéologie, bientôt suivie des écoles archéologiques étrangères et de l'Éphorie des antiquités. Dans le champ de décombres et l'amas confus de bâtisses qu'était devenue l'Athènes antique, les travaux archéologiques étaient difficiles. Que faire disparaître ? Jusqu'où restituer ? Les travaux ont été effectués avec un goût, une modération, une honnêteté dont on connaît peu d'exemples.
Depuis une quinzaine d'années, de nouveaux aménagements ont facilité la compréhension et la vision des monuments. Le Mouseion, naguère encore inaccessible et désolé, a été reboisé et aménagé en belvédère, d'où la vue embrasse tout le groupe de l'Acropole. Le Théséion a été dégagé et entouré de jardins ; l'Agora a été déblayée, et l'un des vastes portiques (ou « stoa ») d'Attalos reconstruit dans son état primitif. Le tracé de la Voie sacrée a été rétabli. Le Lycabette, qui domine toute la ville et dont le panorama s'étend jusqu'à Salamine, est sillonné de sentiers faciles. Quant aux site

 
 
 
  LOUIS PASTEUR
 

 

 

 

 

 

 

Louis Pasteur


Chimiste et biologiste français (Dole 1822-Villeneuve-l'Étang, Marnes-la-Coquette, 1895).
1. La vie et la carrière de Louis Pasteur
1.1. Les lettres, le dessin, les mathématiques

Élève de l'école primaire, puis externe au collège d'Arbois (Jura), Louis Pasteur est fils de tanneur. C'est un élève moyen, mais il dénote un penchant très vif pour le dessin. Le principal du collège d'Arbois l'incite à s'orienter vers l'École normale supérieure. En octobre 1838, Louis Pasteur et son camarade Jules Vercel partent pour Paris afin de suivre les cours du lycée Saint-Louis. Très rapidement, Pasteur, qui ne supporte pas la séparation du milieu familial, retourne à Arbois, puis part pour le collège de Besançon, plus proche de ses parents que la capitale.
En 1840, Louis Pasteur est bachelier ès lettres. Il continue de peindre et de graver, et il se lie avec Charles Chappuis. En 1842, il est bachelier ès mathématiques ; admissible à l'École normale supérieure (14e sur 22), il décide de se représenter pour obtenir un meilleur rang et part pour Paris. Il est reçu à l'École normale quatrième en 1843.
1.2. Pasteur et les sciences physiques

Normalien, Louis Pasteur suit les cours de Jean-Baptiste Dumas et étudie le problème de la polarisation de la lumière à propos des acides tartriques et paratartriques. En 1846, il est reçu à l'agrégation des sciences physiques.

Sur l'insistance de son maître Antoine Jérôme Balard, il n'est pas nommé en province et reste à Paris pour préparer sa thèse de doctorat. Le 23 août 1847, il soutient une thèse de physique sur l'« étude des phénomènes relatifs à la polarisation rotatoire des liquides ». Le 20 mars 1848, il présente à l'Académie des sciences son mémoire Recherches sur le dimorphisme, concernant l'aptitude de certains corps à cristalliser de manière dissemblable. Après la révolution de 1848, il étudie de nouveau le problème des tartrates et paratartrates, et il démontre que l'acide paratartrique se compose d'isomères d'acide tartrique droit (naturel) et d'acide paratartrique gauche. Ces deux acides ont des pouvoirs rotatoires égaux et contraires, qui se neutralisent lorsqu'ils sont mélangés en solution aqueuse. Jean-Baptiste Biot, spécialiste de la polarisation rotatoire, après avoir vérifié ce travail de Pasteur, publie un rapport sur les « recherches sur les relations qui peuvent exister entre la forme cristalline, la composition chimique et le sens du pouvoir rotatoire ».
→ stéréochimie.
1.3. Reconnaissance de Pasteur par l’Académie des sciences
Louis Pasteur est nommé professeur de physique au lycée de Dijon. En janvier 1849, il devient suppléant de chimie à la faculté de Strasbourg. Il épouse la fille du recteur Laurent, Marie, et continue ses travaux de cristallographie. Sa réputation s'étend parmi les physiciens et les chimistes français et étrangers. En 1852, il va à Leipzig, puis en Autriche et à Prague pour étudier les tartrates. En juin 1853, il réussit la transformation de l'acide tartrique en acide racémique. Ses travaux sont consacrés en janvier 1853 par l'Académie des sciences. Le jeune savant souligne l'importance de la dissymétrie moléculaire, qui peut intervenir dans des phénomènes physiologiques comme celui de la fermentation.
1.4. Le « phénomène vital » des fermentations
En septembre 1854, Louis Pasteur est nommé professeur et doyen de la nouvelle faculté des sciences de Lille. Des accidents industriels dans la fabrication d'alcool de betterave (1856) sont à l'origine de ses travaux sur la fermentation, et en particulier sur la fermentation alcoolique.

Tandis que les travaux antérieurs des chimistes s'accordaient à nier le rôle de la « vie » dans le mécanisme de la fermentation, Louis Pasteur, isolant la levure lactique, reconnaît là un phénomène corrélatif de la vie. En août 1857, il fait une communication sur la fermentation lactique à la Société des sciences de Lille.
Il revient alors à l'École normale supérieure pour y être administrateur et directeur des études scientifiques. C'est dans un laboratoire misérable qu'il élabore son mémoire sur la fermentation alcoolique (décembre 1857), où il conclut que « le dédoublement du sucre en alcool et en acide carbonique est un acte corrélatif d'un phénomène vital ». En janvier 1860, quelques mois après la mort de sa fille aînée, il obtient le prix de physiologie expérimentale pour ses travaux sur la fermentation.
1.5. Pasteur et la critique de la génération spontanée
Louis Pasteur veut alors s'attaquer aux phénomènes des générations spontanées. Il tient, en effet, à contrôler les expérimentations de Félix Archimède Pouchet, qui démontraient la possibilité de faire naître des animalcules dans des récipients privés d'air.
Il commence par l'étude microscopique de l'air. Grâce à des filtres de coton, il isole des « germes » qui troublent une suspension stérile. Puis il démontre, en ouvrant ses ballons à Paris, en province, en montagne, sur la mer de Glace, que « les poussières en suspension dans l'air sont l'origine exclusive de la vie dans les infusions » (novembre 1860). Malgré ses détracteurs, il persévère, affirmant, en 1861, que la fermentation butyrique est liée à des infusoires, vivant d'ailleurs sans air (anaérobies).
→ microbiologie.
1.6. La théorie des germes : un long cheminement

En décembre 1862, il est nommé membre de l'Académie des sciences. Jean-Baptiste Biot, son maître et ami, est mort quelques mois plus tôt. Pasteur va reprendre ses travaux sur la fermentation, mais déjà il affirme que son but est d'arriver à la connaissance des maladies putrides et contagieuses. Il vient de mettre au point la pasteurisation.
→ maladies infectieuses, → conservation [agroalimentaire].
1.6.1. Les maladies des vins et la pasteurisation
En 1864, il envisage le problème du développement des ferments, cause des maladies des vins, et découvre qu'une élévation brève de leur température, sans les altérer, les protège.
1.6.2. Les maladies des vers à soie et la transformation du vin en vinaigre

Jean-Baptiste Dumas lui demande d'étudier l'épidémie de « pébrine » (les taches des vers à soie malades ressemblent au poivre) qui ruine la sériciculture, alors en plein renouveau. Pasteur est envoyé à Alès en juin 1865. Malgré la mort brutale de son père, il étudie cette mystérieuse maladie. Il démontre qu'il est nécessaire, pour avoir des vers sains, de ne retenir que des graines provenant de papillons sains. Il met en évidence la contagiosité de la pébrine et pose les principes de la sélection des œufs provenant de papillons sains.
En 1867, malgré les difficultés internes de l'École normale, Pasteur, grâce à des crédits spéciaux, améliore son laboratoire.
À Orléans, il démontre devant des industriels l'importance du rôle de Mycoderma aceti dans la fabrication du vinaigre, expose clairement le mécanisme vivant de l'acétification, les risques d'erreurs, les causes d'échecs de l'industrie du vinaigre.
En janvier 1868, il écrit un plaidoyer pour le développement de la recherche, que le Moniteur refuse. Il est soutenu par Victor Duruy, et l'article est publié dans la Revue des cours scientifiques, puis en brochure. Napoléon III, réunissant le 16 mars plusieurs savants, décide de donner aux chercheurs français de quoi rivaliser avec les Allemands.
Pasteur, durant cette année 1868, s'occupe des vers à soie à Alès, et du chauffage des vins à Toulon. Grâce à ses expériences, il assure la possibilité de conservation des vins et l'augmentation de leurs débouchés.
Le 19 octobre, il fait une hémiplégie gauche. Il récupère peu à peu et, en janvier 1869, marche seul. Dans les mois qui suivent, de nouvelles expériences démontrent la valeur du système de grainage pour le renouvellement de la sériciculture, mais les sceptiques restent nombreux. Pourtant, en Autriche et en Italie, la méthode préconisée par Pasteur donne de remarquables résultats.
Durant la guerre de 1870, Pasteur séjourne à Arbois. Très affecté par la défaite, il publie, après l'armistice, dans le Salut public (Lyon) plusieurs articles sur les carences de la France dans le domaine universitaire, sur la discordance entre l'effort scientifique de l'Allemagne et l'absence d'attention du gouvernement français aux problèmes du développement de l'instruction supérieure.

Durant la guerre civile (→  la Commune), toute activité scientifique est arrêtée. Pasteur refuse des propositions du gouvernement italien, qui lui offre une chaire de chimie appliquée à l'agriculture à Pise. En avril 1871, il apprend avec joie le succès de son élève Jules Raulin, qui a mis au point un liquide de culture pour un Aspergillus, (→  aspergillose) et détermine les substances capables d'inhiber la culture. Il perfectionne son système de grainage du ver à soie et commence à se passionner pour la fabrication de la bière.
1.6.3. Les maladies de la bière
Il imagine des appareils destinés à protéger le moût contre les poussières, se rend en Angleterre, visite des brasseries, y dépiste des « maladies de la bière », conseille et est écouté. Revenu à Paris il met au point le système de chauffage de la bière à 50-55 °C pour assurer sa conservation (bière pasteurisée).
1.6.4. La stérilisation des liquides
Il doit, à cette époque, répondre aux attaques de nombreux partisans de la génération spontanée. Balard, en janvier 1872, lui écrit : « Ne perdez pas votre temps à répondre à vos ennemis. Laissez-les expérimenter. » Lui rappelant ses découvertes, il lui dit : « Ne peut-on pas espérer qu'en persévérant dans cette voie vous préserverez l'espèce humaine à son tour de quelques-unes de ces maladies mystérieuses dont les germes contenus dans l'air pourraient être la cause ? ».
La question posée à Pasteur est alors l'origine des levures, leur aspect, leur physiologie en aérobiose ou en anaérobiose (→  métabolisme). Surtout, le savant pense aborder l'étude des maladies contagieuses, à l'origine desquelles il évoque le rôle d'infiniment petits. En 1873, il obtient une place d'associé libre de la faculté de médecine. C'est l'époque où Jean-Antoine Villemin démontre la transmissibilité de la tuberculose et se heurte aux sceptiques et où Casimir Joseph Davaine – qui connaît les travaux de Pasteur – rapproche le rôle des ferments de celui d'« animalcules » observés dans le sang charbonneux (→ charbon). Armand Trousseau lui-même avait évoqué le rôle de ferments dans la variole, la morve, mais ces hypothèses étaient oubliées.

À cette époque, l'infection triomphe : l'abandon des règles empiriques de l'hygiène et la promiscuité sont responsables de cette situation. Cependant, Alphonse Guérin, évoquant le rôle des germes de l'air dans l'infection, invente l'« emballage » des plaies opératoires, après lavage : l'infection régresse. L'application des principes de Lister, soutenue en France par Just Lucas-Championnière, fait diminuer le pourcentage des infections postopératoires. Pasteur prouve expérimentalement l'importance de ces méthodes.
À propos d'un conflit avec Henry-Charlton Bastian sur le développement de germes dans les urines, Pasteur démontre l'importance du chauffage à 120 °C, qui bloque le développement des germes (stérilisation des liquides). Il chauffe à 150 ou 200 °C des objets à stériliser, placés dans des tubes ou des flacons de verre. À cette date, ses travaux sur les fermentations et son succès dans la maladie du ver à soie lui apportent une renommée mondiale.
1.6.5. Le germe du charbon

En 1877, Pasteur étudie le charbon. Il démontre que la bactéridie de Davaine est vivante, qu'elle peut se reproduire en dehors de l'organisme, dans des milieux appropriés, et prendre une forme sporulée. Il sépare nettement le germe du charbon des germes de la putréfaction et clarifie certaines données contradictoires liées à la confusion entre ces germes (pour lesquels, en 1878, Charles Sédillot crée le terme de microbe). Il montre le rôle du milieu dans le développement de la maladie.
→ bactérie.
1.6.6. Communication sur la « théorie des germes »
Le 30 avril 1878, il fait sa communication sur la théorie des germes et leur rôle en pathologie. Il démontre les mécanismes de l'épidémiologie du charbon. À la même époque, il étudie le pus des furoncles, et soupçonne l'origine bactérienne de la fièvre puerpérale.
1.7. Les travaux de Pasteur sur les vaccinations
1.7.1. Vers les bactéries atténuées

S'intéressant au choléra des poules, il constate qu'une culture vieillie n'est plus virulente. Inoculée, celle-ci ne transmet pas la maladie. Et mieux, la poule ainsi inoculée n'est plus sensible à une culture fraîche. Pasteur approche du concept de vaccination (mise au point en 1796 par le médecin anglais Edward Jenner) par bactéries atténuées.
1.7.2. Le vaccin contre le charbon
Alors que J.-J. H. Toussaint échoue dans sa tentative de vaccination contre le charbon, Pasteur tente d'appliquer à cette maladie les principes découverts à propos du choléra des poules. Il y parvient en atténuant la virulence des bactéridies par vieillissement à 42 °C, température à laquelle le germe ne sporule pas. Le succès de la vaccination contre le charbon est assuré par l'expérience de Pouilly-le-Fort en juin 1882. C'est la gloire. Émile Roux (1853-1933) et Charles Édouard Chamberland (1851-1908) partagent les honneurs. Malgré des oppositions de dernière heure, Pasteur sera désormais écouté.
Au congrès de Londres en août, il est célébré et il séduit par sa logique, son enthousiasme et son honnêteté. Le 8 décembre 1881, il est élu à l' Académie française ; il est reçu par Renan le 27 avril 1882. Au congrès d'hygiène de Genève, il est honoré, malgré de vives critiques des Allemands à propos des « virus atténués » (→ vaccin) et de la pathogénie du charbon.
Sa pension est augmentée après le rapport de Paul Bert, qui résume l'œuvre de Pasteur en trois points : « Chaque fermentation est le produit du développement d'un microbe spécial. Chaque maladie infectieuse est produite par le développement dans l'organisme d'un microbe. Le microbe d'une maladie infectieuse cultivée dans certaines conditions est atténué : de virus, il devient vaccin. »
1.7.3. Le vaccin contre la rage
En 1884, Pasteur se tourne vers la rage. Il tente d'inoculer la maladie au lapin en injectant salive et sang de chiens enragés. Puis il injecte des fragments cérébraux au lapin. Enfin, il découvre l'inoculation intracérébrale qui donne constamment une rage typique. Il parvient à atténuer la virulence par vieillissement et séchage des moelles épinières des lapins inoculés. À Villeneuve-l'Étang, il entreprend deux expériences : la première consiste à rendre des chiens réfractaires par des inoculations préventives, et la seconde à empêcher la rage d'éclater chez des chiens inoculés.

Le 6 juillet 1885, Joseph Meister, un enfant de neuf ans mordu deux jours plus tôt, est amené à Pasteur. Après de nombreuses hésitations, on commence le traitement par des moelles de plus en plus virulentes. En août, l'enfant est considéré comme sauvé. Quelques mois plus tard, Jean-Baptiste Jupille, gravement mordu, traité au sixième jour, est également sauvé par le traitement. Bientôt des blessés affluent à Paris. La prophylaxie de la rage est efficace après morsure.
1.8. La fondation de l’Institut Pasteur

L'Académie des sciences adopte le projet de la fondation d'un « Institut Pasteur ». Une souscription nationale et internationale est ouverte en 1886. Jacques Joseph Grancher, Émile Roux, André Chantemesse poursuivent le traitement des maladies, mais Pasteur, souffrant, doit partir pour le Midi se reposer avec sa famille. À son retour à Paris, un nouvel accident neurologique le contraint à diminuer ses activités. L'Institut Pasteur est inauguré le 14 novembre 1888, et le 27 décembre 1892, à la Sorbonne, les soixante-dix ans de Pasteur sont célébrés avec éclat.

Grâce aux travaux des élèves de Pasteur, les germes de la diphtérie et de la peste sont découverts, et le rôle des toxines est mis en évidence ; Roux met au point la sérothérapie antidiphtérique, qu'il applique le 1er février 1894.
Le 1er novembre 1894, L. Pasteur tombe malade. Il participe encore aux activités de ses collaborateurs, mais il meurt le 28 septembre 1895.
2. L’importance des travaux de Pasteur

Pasteur, chimiste et biologiste, a accompli une œuvre immense. Toutes ses découvertes ont eu des incidences pratiques.
– Par ses travaux sur les cristaux, il a créé la stéréochimie.
– Étudiant les fermentations, il a appliqué ses découvertes à la protection des vins et de la bière par la pasteurisation.
– Il a sauvé la sériciculture en démontrant le caractère héréditaire de la pébrine et en inventant le « grainage ».
– Il a démontré l'importance des micro-organismes comme éléments d'équilibre dans la nature et leur rôle dans l'infection. Recherchant des moyens thérapeutiques, il a mis au point la vaccination contre le charbon et celle contre la rage.
Son œuvre a bouleversé les conceptions de la pathologie infectieuse, influencé la chimie biologique et créé de nouvelles méthodes industrielles.

 

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