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L'ART ROMAN

 

 

 

 

 

 

 

art roman

(ancien français romanz, langue vulgaire, du latin populaire *romanice, à la façon des Romains)

Cet article fait partie du dossier consacré au style.

Se dit de l'art qui s'est épanoui en Europe occidentale aux xie et xiie s.
Le style roman caractérise une production artistique élaborée en Occident jusqu'à la fin du xiie s., et avant tout une architecture religieuse dont les formes s'établissent de façons diverses dans toute l'Europe, au moment où, vers l'an mille, la chrétienté connaît, après les invasions des Hongrois, des Sarrazins et des Normands au xe s., une ère nouvelle de prospérité.


Très rapidement supplanté par le style « gothique », dans l'Île-de-France et le Nord à partir de la moitié du xiie s., puis dans toute l'Europe occidentale, l'art roman, et plus largement la période médiévale, se voient méprisés par la Renaissance et les siècles classiques. Déprédations, mutilations, démolitions se multiplient comme à Cluny, transformé en carrière de pierres de 1798 à 1823.
La réhabilitation de l’art roman débute au xixe s. mais, bien que l'invention de l'expression art roman remonte au moins à 1818, longtemps encore le nouveau prestige du Moyen Âge se concentre sur le « siècle des cathédrales », donc sur le xiiie s., gothique. Le mythe du progrès aidant, l'art roman ne semble alors être qu’une ébauche – volontiers jugée « gauche et maladroite » ou, au mieux, « naïve » – de ce qui s'épanouira dans le gothique. C'est à partir de 1930 seulement qu'Henri Focillon (1881-1943) entreprend d'étudier l'art roman comme un « style » distinct, valant pour lui-même.

1. LE STYLE ROMAN

1.1. CONTEXTE HISTORIQUE

Historiquement, l'époque romane correspond à la montée du pouvoir capétien. Sacré en 987, Hugues Capet règne sur l'Île-de-France et l'Orléanais. Ses premiers descendants étendront le pouvoir royal aux provinces voisines, tout en mettant lentement en place le système féodal. Après le sombre xe s. s'ouvre une ère de grands défrichements. Avec la progressive stabilisation politique et l'essor démographique, le renouveau économique retentit immédiatement sur l'art, et notamment sur l'architecture. À la suite du fils de Hugues Capet, Robert le Pieux, qui fonde nombre de monastères, on restaure les vieilles églises du haut Moyen Âge, détériorées par les invasions normandes ; bien souvent, on les détruit pour les reconstruire au goût du jour. Les édifices majeurs sont radicalement transformés, les églises de campagne, jusque-là souvent en bois, sont désormais bâties en pierre. Un chroniqueur bourguignon, Raoul Glaber (fin du xe s.-vers 1050), décrit le phénomène : « Comme approchait la troisième année qui suivit l'an mille, on vit dans presque toute la terre, mais surtout en Italie et en Gaule, réédifier les bâtiments des églises; bien que la plupart, fort bien construites, n'en eussent nul besoin, une véritable émulation poussait chaque communauté chrétienne à en avoir une plus somptueuse que celle des voisins. On eût dit que le monde lui-même se secouait pour dépouiller sa vétusté et revêtait de toutes parts une blanche robe d'églises. Alors, presque toutes les églises des sièges épiscopaux, les sanctuaires monastiques dédiés aux divers saints, et même les petits oratoires des villages furent reconstruits plus beaux par les fidèles. »
Force est de constater que, en dépit des reconstructions ultérieures, des centaines d'églises romanes sont encore visibles en Europe.

1.2. LE PREMIER ART ROMAN
Le passage du haut Moyen Âge à l'âge roman ne s'est pas opéré brutalement. Une architecture de transition, empreinte des habitudes ancestrales de construction, est riche de traits innovants. Ce premier art roman présente des caractères différents dans les régions méridionales et dans le Nord.

LE NORD

Tradition architecturale
On connaît mal l'architecture du haut Moyen Âge dans la partie nord de la France actuelle, mais il semble que les églises de l'an mille en reprennent certains traits : absence de voûtement, construction en petit appareil bien posé en assises régulières ou en moellons ordonnés en arête de poisson. De très nombreuses petites églises de village, d'une extrême simplicité de construction, sont faites d'une grande salle rectangulaire prolongée à l'est par une abside ou un chevet plat, leur éclairage étant assuré par de rares fenêtres seulement ébrasées vers l'intérieur. Le monument n'est jamais voûté, mais toujours couvert par une charpente très simple ; seule l'abside peut être couverte d'un cul-de-four. Dans quelques cas s'intercale entre la nef et le chœur une petite tour carrée. Il s'agit vraisemblablement d'un modèle architectural hérité des périodes antérieures, qui persistera longtemps en milieu rural. On retrouve cette manière de construire des églises de village encore au xiiie s., en pleine période gothique.
Dans les agglomérations un peu plus importantes, on bâtit des édifices identiques, mais aux dimensions plus généreuses. Il est rare que l'on connaisse les chœurs qui y étaient associés, ceux-ci ayant été presque toujours reconstruits.
Dans les édifices plus ambitieux, la nef est plus vaste et comporte un vaisseau central séparé des bas-côtés par des arcades en plein cintre reposant sur de gros piliers rectangulaires. Le transept est souvent large et ouvre sur un chœur à une ou trois absides. Peu après l'an mille apparaissent les premiers chœurs à déambulatoire (Notre-Dame-de-la-Couture au Mans, Saint-Martin de Tours).
Le clocher, s'il est unique, se rencontre volontiers à la croisée. S'il y en a plusieurs, ils peuvent être placés devant la façade, la base servant de porche, ou de part et d'autre du chœur. On note que les fenêtres sont beaucoup plus petites qu'à la période précédente, ce qui assombrit donc l'église.
Bien que chaque édifice soit unique, on ne constate pas alors la « régionalisation » du style, comme ce sera le cas plus tard. La manière de construire, le traitement des volumes sont assez homogènes, le modèle stylistique étant très largement diffusé. Probablement, sauf pour les édifices les plus importants, la construction est alors le fait d'artisans locaux, voire de la population elle-même. Cette architecture est assez simple pour être exécutée sans autre plan que l'implantation au sol du tracé des murs. De fait, la construction relève plus de la simple maçonnerie que d'une véritable démarche architecturale, au sens moderne du terme.

Prémices de l’art roman

Portonovo, l'abbatiale Santa Maria di Portonovo
À côté de cette construction simple héritée du passé se développe autour de l'an mille une architecture qui annonce déjà le roman, comme à l'abbatiale de Montier-en-Der (Haute-Marne), commencée entre 960 et 980. Ces édifices sont notamment liés au mécénat royal du début du xie s. et subsistent peu nombreux. La tour-porche de Saint-Germain-des-Prés, la cathédrale et les cryptes de Saint-Avit et de Saint-Aignan d'Orléans, la chapelle octogonale de Senlis, la chapelle Saint-Jean-Baptiste d'Argenteuil, l'abbatiale de Tournus en sont quelques exemples. Ce sont des constructions d'aspect solide, aux murs épais, renforcés au-dehors par des contreforts et au-dedans par des pilastres soutenant des voûtes en berceau ou, le plus souvent, d'arête. Le moyen appareil taillé, monté avec des joints de mortier très épais, n'y est pas rare.

Ces édifices témoignent, peu après l'an mille, d'un nouveau courant architectural encouragé par le souci des grands abbés et des évêques de construire pour leur cité ou leur monastère le plus beau des sanctuaires. Émulation qui contribue au lancement de grands programmes de construction, souvent très lourds financièrement, et parfois facteurs de discorde au sein des communautés religieuses. Certains abbés seront accusés par leurs moines de dilapider le patrimoine au bénéfice d'une trop belle église. À Saint-Remi de Reims, les parties basses révèlent le projet grandiose et novateur de l'abbé Airard vers 1015, que ses successeurs seront contraints d'achever d'une manière moins ambitieuse. Il semble pourtant que, dans le domaine royal tout au moins, cet élan ait été coupé, probablement en raison de la situation politique difficile sous le règne de Henri Ier (1031-1060). La construction ou la restauration d'églises paraît redémarrer dans le dernier tiers du xie s., sur les bases définies un demi-siècle plus tôt.

LE SUD
Très influencé par l'Italie du Nord, le premier art roman méridional met exclusivement en œuvre la construction en moellons disposés en appareil régulier. Les églises peuvent être à trois nefs, avec un très large transept et un chevet échelonné pour les grands édifices ; les petites églises rurales sont plutôt à nef unique, prolongée par une petite abside. Cette architecture gagnera la Suisse et la région rhénane, puis la Bourgogne et la Catalogne, où se rendent des maçons lombards. De là, elle se répandra le long de la Méditerranée et en Espagne. Un décor mural particulier l'accompagne souvent. Il s'agit de festons de petits arcs soutenus à intervalles réguliers par de minces contreforts appelés lésènes. L'ensemble forme une bande lombarde. Son rôle décoratif est évident, par le jeu des ombres portées sous le soleil. Mais elle participe également à la stabilité du monument en aidant au soutien des murs. Elle permet, à portée égale, de construire des murs moins épais. On la trouve généralement associée à des parties non voûtées des édifices.
Les clochers prennent une grande importance, notamment en Catalogne. Ce sont de hautes tours carrées à plusieurs niveaux de baies, décorées à l'extérieur de bandes lombardes. Il s'agit souvent de clochers latéraux. Celui de Saint-Martin-du-Canigou ou les deux clochers (dont un seul subsiste) élevés aux extrémités du transept de Saint-Michel-de-Cuxa sont particulièrement remarquables.

1.3. LE SECOND ART ROMAN
Si la première période romane montrait une grande homogénéité stylistique, de telle sorte qu'on pouvait la diviser seulement en deux grands ensembles, méridional et septentrional, la seconde période paraît plus disparate. Au xixe s., dès les premiers travaux d'histoire de l'architecture médiévale, on tentera de clarifier la pensée en formulant une théorie des écoles régionales : Bourgogne, Poitou-Saintonge, Provence, Normandie… S'il est vrai que des tendances stylistiques se dégagent nettement dans telle ou telle région, sous l'influence d'un grand monument local, ces tendances n'ont jamais de limites géographiques définies. Tout au plus peut-on, au prix d'un grand effort documentaire, estimer l'aire de diffusion de telle ou telle caractéristique technique ou décorative, et jamais ce territoire ne correspond à une division politique. C'est pourquoi on abandonne aujourd'hui ce classement trop rigide au profit d'un raisonnement plus souple, en observant qu'en quelques lieux travaillent des équipes dynamiques faisant œuvre d'originalité. C'est notamment le cas en Normandie, en Bourgogne et en Catalogne. Ailleurs, c'est un grand édifice qui peut être l'élément déterminant, en servant d'exemple pour les constructions postérieures. On constate que les techniques ou les décors se diffusent à grandes distances, selon des lois que les chercheurs ont souvent du mal à comprendre. Les hommes du Moyen Âge, notamment les artisans maçons, les grands abbés ou les évêques bâtisseurs, voyagent beaucoup et sont probablement marqués par certaines réalisations lointaines. L'architecture romane n'évolue donc pas de façon linéaire mais dans un foisonnement permanent.

2. LE RÉPERTOIRE ROMAN

2.1. LES VOÛTES

Les techniques de construction évoluant, l'économie se développant, les églises sont dotées de voûtes sur les chœurs, sur les transepts et sur les nefs. Leur généralisation modifie profondément l'aspect des églises. La première période n'avait connu que des voûtes en cul-de-four sur les absides, des voûtes d'arêtes sur les très petits édifices ou les bas-côtés dans le Nord, de rares voûtes en berceau sans doubleau dans le Sud (celle de l'église basse de Saint-Martin-du-Canigou est célèbre). La véritable architecture romane se reconnaît à son articulation. On a coutume en effet d'associer à chaque retombée de voûte, à chaque arc, un support particulier. Les parois nues des édifices sont désormais rythmées par les retombées de voûtes. Celles-ci peuvent être de simples pilastres plats longeant le mur ou bien des demi-colonnes engagées dans le mur. Les parois sont ainsi divisées en quartiers qui marquent les travées. Les voûtes sont dans un premier temps lourdes et trapues, obligeant les constructeurs à prévoir des supports très massifs pour contenir les poussées. Progressivement, ces voûtes s'affinent, et, de plus en plus légères, permettent de créer des édifices plus hauts, plus élégants. Mais la portée de ces voûtes reste limitée, déterminant ainsi des nefs plus étroites que précédemment.

2.2. LA COUPOLE
Un mode de voûtement hérité de l'Antiquité romaine aurait pu donner lieu à quelques grandes réalisations, mais, trop difficile à mettre en œuvre, il n'a finalement que rarement été utilisé : c'est la coupole. On la trouve souvent sous les tours, à la croisée des transepts, mais elle peut aussi couvrir de vastes nefs, comme à la basilique Saint-Front de Périgueux, à la cathédrale d'Angoulême ou à Souillac. Le voûtement en files de coupoles impose un très fort contrebutement qui alourdit l'édifice, de telle sorte que c'est finalement la voûte d'ogive qui s'imposera.

2.3. L’ARC BRISÉ ET L’OGIVE
Lorsque le style gothique apparaît en Île-de-France, vers 1140, à la façade de l'abbaye de Saint-Denis, l'architecture romane est à son apogée. Elle ne disparaît pas immédiatement. Au contraire, elle se perpétue, même autour de Paris, jusqu'à la fin du xiie s. au moins. Le passage du roman au gothique n'est pas un phénomène brutal mais l'effet d'une mutation continue. Par exemple, l'art gothique, qu'on caractérise par la présence de l'arc brisé et de l'ogive, n'en détient pas le monopole. On retrouve ces éléments dans l'art roman terminal.
On sait que l'arc brisé n'est pas un critère déterminant du gothique, puisqu'il est présent dès la fin du xie s. en Bourgogne, dans des édifices indubitablement romans. D'autre part, l'ogive n'est dans un premier temps qu'un renfort supplémentaire en forme de deux cintres non brisés à l'origine qui se croisent au centre de la voûte et s'appuient sur des colonnettes, le plus souvent aux angles. L'ogive s'applique prioritairement sur des voûtes d'arêtes. Les plus anciennes croisées d'ogives, de Lombardie ou du sud de la France (à l'abbaye de Caunes-Minervois, par exemple), apparaissent à la fin du xie s. Ce sont alors de robustes constructions, des arcs de section rectangulaire soutenant des voûtes particulièrement épaisses. Elles ne soutiennent pas vraiment la voûte mais font corps avec elle. Rapidement, dès le début du xiie s., les ogives se font élégantes, moulurées, plus fines, à mesure que la voûte s'amincit. Les retombées des ogives participent à l'articulation des volumes de l'église et créent des piliers composés, entourés de nombreuses colonnettes. Pourtant, on peut considérer qu'il s'agit encore d'architecture romane. En effet, ce sont toujours les murs, larges et étayés par des contreforts, qui supportent l'ensemble du poids de la construction, et non encore les arcs. L'articulation n'est plus seulement horizontale, mais aussi verticale, car les étages se distinguent nettement sur les parois par des corniches, tant au-dedans qu'au-dehors.

2.4. LES CRYPTES
Si, apparues dès la période mérovingienne, elles se multiplient à partir du viiie s. après l'arrivée des Normands en Gaule, à l'époque romane elles prennent une forme et une fonction nouvelles. Initialement, ces cryptes étaient constituées d'une cavité enterrée contenant la relique d'un saint, à laquelle on pouvait accéder par un petit couloir rectiligne, long de quelques mètres à peine, qui débouchait sur une galerie annulaire épousant la forme de l'abside de l'église. Cette galerie s'ouvrait en surface, après une volée d'escalier, à l'est et à l'ouest du chœur. La crypte remplissait une fonction unique et précise : abriter une relique et la cacher à la vue de la population. Dans les monastères et dans les cathédrales, la crypte se trouvait toujours en clôture, c'est-à-dire dans la partie du monument réservée aux clercs. Parfois, une fenestella, petite fenêtre ouvrant sur le chœur, permettait aux laïcs d'apercevoir le sarcophage du saint.
Les invasions normandes ayant cessé, il n'est plus nécessaire de cacher les reliques. Cela se traduit dans l'architecture par une augmentation de la taille des cryptes, et par une modification de leur fonction : la crypte n'est plus une chambre forte, mais un reliquaire monumental qui met en valeur la relique et permet autour d'elle une circulation aisée. Vers la fin du xe s., pour les plus anciens cas connus, telle la crypte d'Évron, en Mayenne, apparaissent des cryptes-halles, dites aussi cryptes-salles. La crypte est encore souvent enterrée, ou semi-souterraine. Presque toujours, elle est éclairée par des fenêtres ouvrant sur l'extérieur du chevet. Il ne s'agit plus d'un simple couloir mais d'une salle plus ou moins importante, voûtée, soutenue par des files de piliers. Par commodité, on construit la crypte de telle sorte qu'elle serve aussi de fondation pour le chœur de l'église. Le développement des communautés monastiques accompagnant celui des chœurs eux-mêmes, les dimensions des cryptes augmentent également. Souvent, la crypte reprend les proportions de l'abside principale, mais quelquefois les constructeurs l'étendent à toute la partie orientale de l'église ; elle reproduit alors en sous-sol la forme du chœur à déambulatoire, comme à la cathédrale d'Auxerre ou à Tournus, ou celle du transept et des absides, comme à Montmajour. On y accède, selon les cas, par un escalier axial perçant le chœur à l'entrée de l'abside, ou par des escaliers latéraux ouvrant de part et d'autre du chœur, comme à l'abbaye Notre-Dame d'Argenteuil, ou, parfois, dans les bras du transept.
Si la crypte abrite toujours les reliques, tout est désormais organisé pour que l'on puisse aisément la visiter. Plusieurs fois dans l'année, les religieux y viennent en procession – les portes latérales servant l'une d'entrée, l'autre de sortie –, et le reliquaire est intégré dans une liturgie stationnale. D'autre part, la crypte devient une petite chapelle souterraine puisque des autels y sont aménagés. Des offices peuvent donc y avoir lieu. Dans certains édifices, la circulation est organisée de telle sorte que les laïcs puissent y pénétrer pour y faire leurs dévotions. C'est notamment le cas dans les grandes églises de pèlerinage, telle la cathédrale de Chartres, qui se développent à la même époque. On note que, contrairement au reste de l'église, on y découvre rarement des sépultures, la crypte ne servant normalement pas de nécropole: la seule tombe acceptée est celle du saint vénéré dans le sanctuaire.
C'est au xie s. et au xiie s. qu'on construira le plus de cryptes, le culte des reliques atteignant à ce moment-là une ampleur sans précédent. Pourtant, toutes les églises romanes n'en possèdent pas, loin s'en faut. Seule une faible proportion des édifices reçoit un tel aménagement, surtout les églises des monastères et des évêchés. Une crypte coûte cher parce qu'elle est difficile à construire et qu'elle doit être conçue pour soutenir durablement le poids du chœur de l'église. C'est donc une construction délicate, que toutes les communautés n'ont pas les moyens de payer. Lorsqu'elle existe, c'est le signe d'une situation économique locale favorable. On la trouve pourtant en milieu rural, dans de petites églises de campagne, autrefois siège d'un prieuré important ou d'une paroisse soutenue par un seigneur généreux. Bien souvent, la crypte est alors, avec l'abside, le seul espace voûté de l'édifice, par ailleurs simplement couvert d'une charpente.

2.5. LES MASSIFS OCCIDENTAUX

Ici encore, l'architecture romane est tributaire de la période antérieure. On sait que, dès l'époque paléochrétienne, on construisit contre la façade de certaines églises un porche, parfois surmonté d'une tour. À l'époque carolingienne, il était fréquent de doter les grands édifices d'un massif occidental (en allemand Westwerk), ensemble composé de deux fortes tours encadrant un corps de bâtiment plus bas qui comprenait un rez-de-chaussée avec un porche – la porte principale de l'église – et un étage. Le grand exemple de porche surmonté d'une tribune haute est la chapelle Palatine d'Aix-la-Chapelle, édifiée à la demande de Charlemagne pour son propre usage. La tribune, aisément reconnaissable à la large baie qui ouvrait sur la nef, servait, lors de la messe, de loge pour l'empereur, d'autres édifices possédant une tribune analogue à l'usage du seigneur ou de l'abbé. Dans d'autres cas, ce n'était pas une tribune qui était aménagée au-dessus du porche, mais une chapelle dotée d'un autel où étaient dits certains offices, notamment pendant les fêtes de Pâques.
Ces massifs occidentaux ont, dans le monde roman, deux descendances principales. Ils donneront naissance, à l'orée du gothique, aux façades harmoniques de nos cathédrales. On évoque la façade de Jumièges, construite au xie s. en Normandie, comme le premier cas réel de façade harmonique, dont les deux tours rondes, le porche et la tribune sont encore en parfait état.
Mais les constructeurs romans édifieront plus volontiers des tours-porches conservant, sous une forme plus simple, la fonction des Westwerke carolingiens. Ces tours-porches sont assez nombreuses. Elles se limitent à un unique corps de bâtiment plaqué devant la nef centrale de l'église, et comprennent, comme auparavant, un porche voûté, une tribune ou une chapelle à l'étage, et un ou plusieurs étages abritant les cloches. De plus en plus, la fonction de clocher prime sur la fonction liturgique de la chapelle, quand elle existe. Bien que certaines de ces tours-porches soient des œuvres magnifiques, comme à Saint-Benoît-sur-Loire, Saint-Germain-des-Prés ou Morienval, le modèle tendra à disparaître, au cours du xiie s., au profit de la façade.

2.6. LES CHEVETS
Jusque vers l'an mille, même les chevets des grands édifices étaient généralement composés d'une large et profonde abside. La liturgie nécessitant de nombreux autels, ceux-ci étaient dispersés dans toute l'église. Mais un modèle architectural proposé par Cluny change l'aspect des églises et leur utilisation. Les autels nécessaires à l'adoration permanente pratiquée dans la grande abbaye bourguignonne sont maintenant rassemblés à l'est, au chevet de l'église. La nef est désormais libre, les autels, placés dans de petites absidioles, prolongent les bras du transept et l'abside principale, créant un « chevet échelonné ». La dernière église de Cluny, dite Cluny III, la plus grande église de la chrétienté d'alors, construite au xiie s., montre l'aboutissement de la formule. Deux transepts successifs, un grand et un petit, sont entourés d'absidioles, et d'autres petites absides sont disposées autour d'un chœur à déambulatoire.

3. LES GRANDS TYPES D’ÉDIFICES

3.1. LES MONASTÈRES

Les moines ont tant construit durant la période romane qu'on a parfois associé abusivement l'architecture romane au monde monastique. Mais il est vrai que les grandes réalisations sont souvent le fait de communautés religieuses, seules capables, par leur puissance économique, de les financer.
L'organisation autour d'un cloître date du haut Moyen Âge. Les plus anciens exemples connus remontent au ixe s. Mais c'est seulement à l'époque romane que, à Cluny, se fixe pour longtemps le modèle de plan monastique qui se répandra bientôt à travers l'Europe. Le carré claustral est en clôture, c'est-à-dire que les laïcs ne peuvent pas y pénétrer. Le cloître est à la fois un jardin médicinal et d'agrément, un lieu de repos et de méditation, et une galerie de circulation distribuant les différents bâtiments nécessaires à la vie du monastère. Il est généralement placé au sud de l'église, la galerie sud s'appuyant sur celle-ci. En effet, un meilleur ensoleillement est recherché.

À l'est, la galerie permet d'accéder à la salle du chapitre, souvent construite dans la continuité du bras du transept. C'est la salle de réunion du monastère, au sol presque toujours plus bas que celui du cloître ; on y pénètre par un portail monumental à arcades. Dans le prolongement est aménagée une salle de travail. C'est là que se trouve le scriptorium, c'est-à-dire l'atelier d'écriture, dans les grands monastères. En effet, la cuisine toute proche, dans l'angle sud-est du cloître, permet, tout en travaillant, de bénéficier de la chaleur du feu. Les dortoirs sont installés au-dessus de la salle capitulaire et de la salle de travail. Ils communiquent, par un escalier, avec l'intérieur de l'église afin que les moines puissent rejoindre rapidement le chœur lors des offices de nuit. Le cloître est longé au sud par le réfectoire. Lorsque le bâtiment comporte un étage, on y trouve généralement la bibliothèque. À l'ouest du cloître sont rassemblées les activités domestiques : atelier, cellier, cave.
Le cloître est un des lieux privilégiés d'expression artistique, puisque la colonnade, initialement construite pour soutenir un auvent protecteur du soleil et de la pluie, est très tôt ornée. Y sont décorés les bases, les chapiteaux, les tailloirs, parfois les colonnettes et les pilastres. Certains cloîtres ne présentent qu'une sculpture ornementale, d'autres abritent de nombreuses scènes figurées d'inspiration religieuse. La galerie, dans un premier temps charpentée, est par la suite voûtée. Il existe quelques cas de double cloître, c'est-à-dire de galeries superposées liées à une église, elle aussi à deux niveaux, comme à Saint-Martin-du-Canigou.

3.2. LES ÉGLISES DE PÈLERINAGE

L'époque romane est aussi celle du plus grand développement des pèlerinages.
Outre ceux d'envergure régionale, fort nombreux, trois lieux attirent toute la chrétienté : Jérusalem, siège du tombeau du Christ, Rome, où l'on vénère saint Pierre, Compostelle, où est découverte au ixe s. la tombe de l'apôtre Jacques le Majeur. Au haut Moyen Âge, les difficultés économiques et l'instabilité politique entravent l'essor des grands pèlerinages. Mais à partir de l'an mille, des milliers de personnes de toutes conditions prennent la route, permettant la mise en place du réseau économique le plus spectaculaire du Moyen Âge. De ces trois lieux de culte, Rome et Compostelle sont les plus fréquentés. En France, c'est surtout la route de Saint-Jacques qui marque le paysage. Des routes de pèlerinage s'établissent, avec leurs relais, leurs hôpitaux, leurs églises.
Quelques grands sites, lieux de vénération d'une relique importante, servent de points de ralliement. L'afflux des pèlerins permet bientôt, dès le xie s., d'y édifier d'immenses églises, aptes à accueillir un public particulièrement nombreux.

Ce sont parmi les plus grandes de l'époque : Notre-Dame de Chartres, Saint-Martin de Tours, la Madeleine de Vézelay, Saint-Sernin de Toulouse, et Saint-Jacques de Compostelle. On peut considérer qu'il s'agit d'églises romanes classiques, dont n'étonnent ni les proportions ni les techniques de construction, mais leurs dimensions sont le double de la normale. On y trouve, pour qu'elles soient plus vastes encore, des doubles bas-côtés, portant à cinq le nombre des nefs. Au besoin, les bas-côtés se perpétuent dans le transept. Les chœurs sont immenses, à déambulatoires et chapelles rayonnantes. Ces églises majeures ont pour l'architecture un rôle moteur, les innovations qui y sont faites rejaillissant sur les édifices de moindre importance, et la circulation des voyageurs favorisant la diffusion des styles.

4. LES TECHNIQUES DE CONSTRUCTION

On note un net progrès technique entre les constructions du haut Moyen Âge et celles de l'époque romane. De moins en moins, les monuments sont réalisés à partir de morceaux de réemploi. La pierre, même dans les églises modestes, est essentiellement extraite de carrières. Il s'agit souvent de matériaux locaux, moellons ou pierre de taille. Le moellon reste le plus utilisé durant la première période, soit essentiellement le xie s. Mais, dans la tradition du siècle précédent, le mur est monté assise par assise, donnant aux parois un aspect ordonné. Souvent, et en particulier dans les édifices les plus anciens, on reconnaît l'appareil en épi ou en arête de poisson. Les parois sont lisses, rarement rythmées par des contreforts, puisque les édifices ne sont en général pas voûtés. Les parties portantes des bâtiments, piliers, angles de murs, contreforts, encadrements de fenêtres ou de portes, arcs, sont le plus souvent renforcées par l'emploi de moyen appareil.
Le moyen appareil est parfois présent dans l'architecture carolingienne, mais il devient une caractéristique commune à la plupart des églises construites à partir de la fin du xie s., du moins dans toutes les régions où le sous-sol conserve des roches propres à la construction : calcaires et grès. Dans les régions pauvres en pierre, le moellon restera très employé durant tout le Moyen Âge et au-delà, seules les parties portantes étant en appareil taillé. Le moyen appareil correspond à un module de pierre taillée, facilement manipulable à bras d'homme. En effet, les constructeurs romans utilisent probablement peu d'engins de levage, et il leur faut cependant hisser les matériaux jusqu'au sommet des édifices, pourtant très hauts. Des échelles et quelques palans suffisent pour une construction à base de mortier et de pierres d'une vingtaine de kilogrammes. Ces pierres sont taillées au pic ou au poinçon, qui laissent sur la surface des traits caractéristiques. Elles sont vraisemblablement taillées sur le chantier et non en carrière, d'où on se contente d'extraire des blocs grossièrement équarris.
La mise en œuvre de ce moyen appareil évolue au cours de la période romane ; vers l'an mille, dans les exemples les plus anciens, l'équarissage est imparfait, les angles sont peu francs, et les joints de mortier très épais: parfois plus de 4 cm. Progressivement, la taille s'améliore et les joints s'amincissent. À la fin de la période, les angles sont vifs, et les joints très minces : moins de 1 cm.

5. L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE
Si l'on excepte certains bâtiments intégrés à des ensembles d'architecture monastique non directement liés au culte – granges, écuries, hôtellerie, etc. –, il ne subsiste à peu près rien de l'architecture civile romane. Quelques habitations seigneuriales de la première moitié du xiie s., comme le palais épiscopal d'Auxerre (1116-1136), présentent une suite ininterrompue de baies en plein cintre, disposition typique de la plupart des demeures de l'époque et que l'on retrouve sur la façade romane de certaines maisons bourgeoises de Cluny et de Clermont-Ferrand. Bien que très restaurés, l'hôtel de ville de Saint-Antonin-Noble-Val (Tarn-et-Garonne), celui de La Réole (Gironde) et, en Italie, le palazzo della Ragione de Vérone (1193) permettent de se faire une idée du style qui présidait à l'élaboration d'un grand édifice civil à la fin du xiie s. Deux ouvrages d'art, le pont Saint-Bénezet à Avignon (achevé en 1189) et le pont d'Airvault (Deux-Sèvres), sont pratiquement les seuls témoins des travaux communaux d'intérêt public construits en France avant le xiiie s.
En ce qui concerne l'urbanisme proprement dit, la vieille cité de Villefranche-de-Conflent (Pyrénées-Orientales), derrière son enceinte fortifiée du xve s., compte parmi les très rares villes françaises qui laissent apparaître un tissu urbain d'époque romane, antérieur au xiiie s. Châteaux forts dotés d'un donjon de pierre (création romane dont le château de Langeais est en France l'un des premiers, vers 992-994, à être doté) et remparts constituent l'essentiel de l'architecture militaire de style roman, mais presque tous les remparts de ville médiévaux encore debout appartiennent à la période gothique. Construite à la fin du xie s., l'enceinte fortifiée d'Ávila, en Espagne, est une brillante exception et présente, avec ses 88 tours semi-circulaires et ses milliers de créneaux, le plus imposant monument de ce type.

6. LA SCULPTURE SUR PIERRE

Si les artistes carolingiens taillaient peu et mal la pierre, l'architecture romane est, souvent, le support d'une décoration sculptée riche, aux thèmes renouvelés.

6.1. DIVERSITÉ DES SUJETS
Dans les toutes premières réalisations romanes, vers la fin du xe s., la sculpture est avant tout décorative : palmettes, rinceaux, feuillages stylisés traités en à-plat se détachent peu du support. Le décor sculpté est en général cantonné dans quelques endroits : chapiteaux et tailloirs, portails. Les sculpteurs prennent de l'assurance à mesure que l'architecture progresse. Les motifs se creusent, les scènes à personnages sont de moins en moins maladroites, et plus nombreuses, plus vivantes. Les scènes d'inspiration religieuse dominent dans l'église, mais en dehors, sous les toitures, dans les cloîtres, aux baies des clochers, figurent des scènes profanes, parfois licencieuses. Certaines régions recèlent peu de sculpture à personnages. Les artistes normands, par exemple, excellaient dans le décor ornemental, mais n'ont laissé que de rares et maladroites scènes animées. Ailleurs, les sculpteurs font montre de maîtrise, laissant portraits sculptés, grandes scènes à personnages, jugements derniers, vies de saints, scènes de l'Ancien Testament : des chefs-d'œuvre par leur complexité et la qualité d'exécution.

6.2. UN ART EXPRESSIF

La sculpture romane frappe par la vie, la naïveté et le naturel. Il s'agit d'un art très expressif, ennemi de la raideur et de la standardisation. Le sculpteur possède une liberté de ton, se permet des associations de thèmes, crée impunément des animaux fantastiques, des végétaux imaginaires, donne une âme et une apparence, bonhomme ou grimaçante, aux personnages de la Bible, se représente lui-même. L'amour de Dieu, la vie quotidienne, l'humour, voire la raillerie, se mêlent intimement dans une démarche artistique, au sens moderne du terme. Cette sculpture illustre à merveille la façon dont est alors vécue la religion par la population: étroitement associée à la vie de tous les jours, dont l'église n'est que le reflet magnifié.

6.3. UN RÔLE DIDACTIQUE
Les scènes jouent, d'autre part, un rôle didactique important en montrant aux fidèles, qui ne savent pas lire, sous forme d'images simples mais parlantes, l'exemple de ce qu'il faut faire et ne pas faire. Il suffira, pour s'en convaincre, d'observer un instant la représentation de l'enfer et du paradis au tympan du Jugement dernier de l'église de Conques, dans l'Aveyron. La sérénité s'oppose à l'agitation, le sérieux au grotesque. La partie la plus originale est évidemment l'enfer, dans lequel le sculpteur a pris un malin plaisir à représenter les pécheurs entraînés dans la fournaise par des diables grimaçants.

6.4. LA SCULPTURE DU SECOND ART ROMAN
Dans le second art roman, la sculpture ornementale, moins spectaculaire, mais très présente, occupe en général des lieux plus discrets : bases de colonnes, tailloirs, corniches, encadrements de baies. Les thèmes sont variés : rinceaux, feuillages, grecques, entrelacs, motifs géométriques divers qui permettent d'occuper l'espace. On constate un recul des thèmes ornementaux, dits barbares, apportés en Occident par les peuples qui ont envahi l'Empire à partir du iiie s. Les thèmes francs, germains, wisigoths, normands, élaborés sur la base de figures animales stylisées et d'entrelacs, ont dominé l'ornementation pendant tout le haut Moyen Âge. Ils s'effacent à l'époque romane devant la représentation de la figure humaine et les motifs géométriques. Ils ne subsistent plus aujourd'hui que dans les pays à culture celtique. Ces motifs, dont l'évolution est rapide, sont des éléments de datation.

À partir de 1100, avec le cloître de Moissac, apparaissent les vastes programmes iconographiques. Ils vont se répandre partout : entre les chapiteaux des colonnades du sanctuaire, à Notre-Dame-du-Port de Clermont-Ferrand comme à Saint-Nectaire ; dans les fresques, du Liget ou de Tavant à Saint-Savin et à la Catalogne ; et sur les portails, largement sculptés. Encore que ces derniers se rencontrent en toutes régions, trois foyers, en France, atteignent à une perfection insurpassée : le Quercy, avec le développement du porche sud de Moissac ; la Bourgogne, où l'imagerie des scènes de détail est rachetée par la grandeur en comparaison immense du Christ central à Vézelay ou à Autun, chefs-d'œuvre qui ne doivent d'ailleurs pas nous faire oublier les tympans plus modestes mais non moins parfaits du Brionnais ; la Saintonge, enfin, préfère à la grande surface du tympan le large éventail des voussures superposées, le long desquelles court une sculpture dont la finesse n'exclut pas la puissance. Tous ces ensembles de chapiteaux, de fresques ou de portails composent une iconographie savante, moins étalée en scènes successives, à la manière réaliste, que jouant par correspondances entre thèmes répartis autour d'un axe central, suivant un esprit typiquement symboliste.

6.5. LES DIFFÉRENTES PIERRES
Depuis l'époque carolingienne, en raison de la rupture d'une part importante des anciennes routes commerciales, l'importation de marbre en Gaule s'est interrompue. Seule la Catalogne peut continuer à profiter des marbres pyrénéens, desquels les sculpteurs tirent des cloîtres historiés, des tables d'autel d'une grande beauté. Dans les autres régions, on continue parfois à remployer des marbres antiques, mais on taille le plus souvent la pierre locale, qui ne s'y prête pas toujours. C'est ainsi que les plus belles sculptures se rencontrent surtout dans des régions à pierre homogène et tendre, notamment des calcaires, faciles à tailler. Malheureusement, cette pierre est aussi la plus fragile et nous est souvent parvenue en piètre état. C'est le cas, par exemple, du tuffeau, pierre fine et tendre, remarquable par sa blancheur, travaillée en Anjou. À l'inverse, les grès ou les schistes se taillent difficilement mais sont très résistants. La Bretagne conserve pour cette raison une sculpture médiévale dont la maladresse est imposée par la faible plasticité du support. Il faut attendre la fin de la période romane, et l'avènement du gothique, vers la fin du xiie s., pour que des conditions économiques plus favorables permettent le transport à longue distance des meilleurs calcaires, dont la nouvelle architecture rend l'emploi indispensable.

7. LES ARTS DE LA COULEUR ET LES ARTS DÉCORATIFS

Si les édifices apparaissent aujourd'hui avec des parois nues, à l'époque romane, la couleur envahit les églises. Toute la surface disponible est peinte ou couverte de mosaïque. Celle-ci, constituée de galets, de marbre polychrome ou de carrelage, recouvre également le sol des sanctuaires importants, dont les fenêtres sont ornées de vitraux. Même les sculptures sont peintes de couleurs vives, afin de produire l'impression la plus forte sur les fidèles.

7.1. LA PEINTURE MURALE
Les couleurs employées sont essentiellement l'ocre jaune ou rouge, le vert, le blanc et le noir. Elles sont utilisées pour renforcer les lignes de l'architecture et de la sculpture, et pour couvrir les murs de scènes historiées souvent organisées par registres horizontaux.
À l'inverse de l'architecture et de la sculpture, qui rompent avec les traditions antérieures, la peinture murale paraît s'inscrire dans la continuité de la peinture du haut Moyen Âge, tant du point de vue des techniques que de l'iconographie. On privilégie les scènes bibliques et les figures de saints, accompagnées d'inscriptions également peintes. La peinture ornementale couvre tous les espaces que les scènes historiées sculptées ou peintes n'occupent pas, notamment par des décors peints de faux appareil, fait de joints dessinés à l'ocre rouge sur un crépi cachant une maçonnerie parfois peu soignée. L'abandon progressif de la mosaïque, très chère, laisse la part belle à la peinture murale, moins coûteuse, plus simple, et correspondant probablement mieux au goût de l'époque. La peinture couvre une surface importante à l'intérieur des édifices, mais elle s'étend aussi fréquemment à l'extérieur.
En comparaison des milliers de cycles peints, semble-t-il durant la période romane, ceux qui ont été conservés sont bien rares. Les nombreuses transformations architecturales effectuées depuis le Moyen Âge, les changements de décor, les restaurations trop lourdes depuis le xixe s. en ont fait disparaître une grande part. Les exemples visibles, à Berzé-la-Ville, à Saint-Savin-sur-Gartempe, à Tavant, notamment, sont des témoignages lacunaires d'un art désormais difficile à comprendre.
Sans atteindre l'habileté des artistes antiques, les peintres romans travaillent plus volontiers la peinture sur enduit frais, c'est-à-dire la fresque, plutôt que celle sur enduit sec. Les pigments appliqués sur un enduit encore humide y pénètrent profondément, rendant les couleurs presque inaltérables. La difficulté de cette technique – la scène doit être achevée avant le séchage de l'enduit, soit en quelques heures à peine – oblige souvent les artistes à compléter à sec certaines parties des scènes : traits du visage, détails de vêtement, dont la conservation est moins bonne.

7.2. L'ENLUMINURE
Peu de fresques romanes ayant été correctement conservées, les manuscrits enluminés sont un précieux témoin de la peinture de cette époque. Tandis que les sculpteurs romans couvrent les portails du thème du Jugement dernier, les enlumineurs constituent à travers l'illustration des beatus une impressionnante imagerie de l'Apocalypse. C'est ainsi que le Commentaire sur l'Apocalypse (vers 776) de Beato de Liébana, maintes fois recopié et enluminé par les moines du León et de Castille au xe s., est orné entre 1028 et 1072, à l'abbaye de Saint-Sever-sur-l'Adour, d'enluminures où peut s'observer le passage du style préroman ibérique au style roman. On peut y voir, représentés avec une saisissante précision, des criquets ailés mandés par Satan pour tourmenter le genre humain de leurs queues de scorpion.
Au puissant expressionnisme de telles scènes répond l'élégance des lettrines dont abondent les manuscrits. Tout comme les chapiteaux des églises, elles s'ornent souvent de visages humains, d'animaux familiers, sauvages ou fabuleux. Parfois ces motifs constituent l'initiale elle-même, dont ils prennent la forme, comme c'est le cas dans la copie des Moralia de saint Grégoire le Grand, exécutée à Cîteaux en 1111.

7.3. LES ARTS SOMPTUAIRES
Leur épanouissement est considérablement favorisé par la prospérité des monastères. L'orfèvrerie (statue en or, cristal de roche et pierres précieuses du trésor de l'église Sainte-Foy, à Conques, dans l'Aveyron, du xe s.), le travail de l'ivoire et du bois, du bronze et du cuivre (buste-reliquaire de saint Baudime de l'église de Saint-Nectaire, Puy-de-Dôme, fin du xiie s.), celui de l'émail champlevé, que pratiquent les artistes du Limousin (châsse d'Ambazac, xiie s. ; reliquaire de Germigny-des-Prés, xiiie s.) comme ceux des écoles rhénanes de Trèves ou de Hildesheim, l'art textile (broderie dite « tapisserie de la reine Mathilde », ou « de Bayeux », fin du xie-début du xiie s. ; « tapisserie de la Création » de la cathédrale de Gérone, du même type, vers 1100) expriment la diversité et la puissance décorative de l'art roman.

7.4. LES VITRAUX

Les fragments de vitraux romans conservés sont rares mais éloquents. Bien que la lumière n'ait pas à cette époque l'importance que lui accordera l'art gothique – les arcs-boutants permettront d'alléger les murs, qui s'ouvriront de larges baies –, les vitraux qui la colorent sont particulièrement appréciés. Des témoins en sont conservés dans les pays germaniques et dans l'ouest de la France, notamment une Ascension à la cathédrale du Mans, dont le style est proche de la peinture ou de la miniature contemporaines, et des verrières de la cathédrale de Poitiers. À Chartres, le vitrail de Notre-Dame-de-la-Belle-Verrière a été sauvé de l'incendie qui ravagea la cathédrale en 1194. Il est donc antérieur à la fin du xiie s. Enchâssé de nouveau dans une baie de l'église gothique, il constitue l'un des meilleurs témoignages de l'art du vitrail de l'époque romane tardive, tout en annonçant, par ses bleus et ses rouges profonds, le type de Chartres.

7.5. LES SOLS
La plupart des églises doivent se contenter d'un sol de terre battue, ou dallé en pierre. Certaines bénéficient d'un sol orné d'une mosaïque de pierres polychromes, comme l'abbatiale de Saint-Benoît-sur-Loire et, à Florence, San Miniato al Monte, ou d'un véritable carrelage en terre cuite. Il s'agit alors soit de carreaux carrés monochromes organisés en damier, soit de carreaux de formes géométriques diverses qui, associés, permettent de créer des motifs très variés.

 

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Franklin Delano Roosevelt

 

 

 

 

 

 

 

Franklin Delano Roosevelt

Cet article fait partie du dossier consacré à la Seconde Guerre mondiale.

1. L'ASCENSION VERS LA PRÉSIDENCE
1.1. ORIGINES ET FORMATION
De son père, James Roosevelt (1828-1900), gentilhomme campagnard administrateur de plusieurs sociétés, le jeune Franklin reçoit le nom ; de sa mère, Sarah Ann Delano (1854-1941), issue d'une famille riche possédant des mines et une flotte de navires, il hérite la fortune. Appartenant à l'élite, il bénficie du meilleur enseignement de l'époque : à Groton, puis à Harvard, enfin à Columbia, où il acquiert son diplôme d'avocat. Ce n'est pas un élève brillant, mais il sait se faire apprécier de ses camarades. Ses activités sont moins intellectuelles que sociales ; ses goûts le portent vers les bateaux et les chevaux, beaucoup plus que vers la jurisprudence.

1.2. LA CONQUÊTE DU SIÈGE DE SÉNATEUR DE L'ÉTAT DE NEW YORK
En 1905, il épouse une lointaine cousine, Anna Eleanor (1884-1962), qui est la nièce du président républicain Theodore Roosevelt. Pendant quelque temps, le jeune Franklin travaille dans un cabinet d'affaires de New York. Puis, en 1910, le parti démocrate lui demande de se présenter aux élections sénatoriales de l'État de New York : son nom, sa fortune, son dynamisme devraient faire merveille dans une région qui traditionnellement vote républicain. Au terme d'une campagne menée en automobile, il est élu.
1.3. SECRÉTAIRE ADJOINT À LA MARINE (1913-1921)
Son inclination le pousse du côté des progressistes, et, lorsque Thomas Woodrow Wilson se présente à l'élection présidentielle de 1912, F. D. Roosevelt ne lui marchande ni son aide ni son appui. Il en est récompensé : le nouveau président fait de lui son secrétaire adjoint à la Marine (1913) ; c'est un poste où le brillant jeune homme peut unir son goût de la politique à sa passion pour les bateaux. Il exerce ses fonctions jusqu'en 1921 ; c'est dire qu'il a l'occasion de vivre, à un niveau élevé, des événements de grande importance : les multiples interventions militaires de son pays aux Antilles, la préparation et la participation à la Grande Guerre, les vains efforts de Wilson pour faire ratifier le traité de paix (→ traité de Versailles) et le pacte de la Société des Nations (SDN).
F. D. Roosevelt est un fidèle partisan de son président, le défenseur inébranlable d'une puissante marine non dépourvu d'idées originales (il recommande avec vigueur en 1917 de lutter contre les sous-marins allemands par une attaque de leurs bases), mais sa jeunesse, ses airs de dandy ne lui confèrent qu'une audience limitée. Quoi qu'il en soit, la convention du parti en 1920 le désigne comme candidat à la vice-présidence ; les démocrates n'ont aucune chance de gagner les élections, mais F. D. Roosevelt se fait mieux connaître dans le pays.
1.4. LE CHOIX DÉLIBÉRÉ DE LA POLITIQUE
L'arrivée des républicains au pouvoir le ramène à la vie privée. Au cours de l'été de 1921, il est frappé par la poliomyélite et lutte contre la maladie pendant plusieurs semaines. Il recouvre partiellement l'usage de ses jambes. Sa vie politique est gravement compromise ; il pourrait même y renoncer ; sa fortune, l'exemple de son père, les encouragements de sa mère l'incitent à mener la vie tranquille du gentilhomme campagnard.
Mais, sous l'influence d'Eleanor, il réagit différemment : son caractère devient plus ferme ; il prend le goût de l'effort ; ses lectures se font plus nombreuses ; la vie politique est un excellent dérivatif à son infirmité. À demi paralysé, il manifeste une indomptable énergie, un allant qui surprend son entourage et bientôt le pays, une gaieté et une santé morale à toute épreuve. Paradoxalement, il incarne l'optimisme.
1.5. GOUVERNEUR PROGRESSISTE DE L'ÉTAT DE NEW YORK (1929-1932)
Dès 1924, F. D. Roosevelt reparaît dans les assemblées du parti. En 1928, il brigue le poste de gouverneur de l'État de New York auquel il est (il sera réélu en 1930). C'est à ce poste que F. D. Roosevelt fait l'expérience des effets de la crise : comme le plus grand nombre de ses concitoyens, il a été surpris par l'ampleur du marasme. Mais, avec l'aide de Frances Perkins (1882-1965) et de Harry Lloyd Hopkins (1890-1946) – qui joueront un rôle primordial de 1933 à 1945 –, il met au point les premières mesures de secours, notamment la Temporary Emergency Relief Administration, qui dispose d'un budget de 60 millions et vient en aide à un million de chômeurs.
Ses fonctions politiques, sa volonté de combattre la crise ont accru son influence. En 1932, le parti démocrate – qui a surmonté ses divisions – a le vent en poupe : or le président Herbert C. Hoover a déçu et ne parvient pas à redonner confiance.
1.6. CANDIDAT CHARISMATIQUE À LA PRÉSIDENCE DES ÉTATS-UNIS

La convention démocrate, réunie à Chicago en juillet 1932, désigne F. D. Roosevelt comme le candidat du parti à la présidence. Contrairement aux usages, F. D. Roosevelt se rend en avion devant les délégués pour accepter leur investiture. Sa campagne, il la mène tambour battant. Lui, l'infirme, il ne cesse de se déplacer d'un État à l'autre et, par son sourire, sa cordialité, son goût de la vie, remonte le moral de ses concitoyens.
Pour lutter contre la crise, il annonce le New Deal, une « Nouvelle Donne » qui ne comporte aucun programme précis. Ce qu'affirme Roosevelt, c'est que le temps de l'individualisme est passé : « L'heure est venue de faire appel à un gouvernement éclairé. » Les obscurités n'en demeurent pas moins : le gouvernement fédéral devra-t-il dépenser ou économiser ? Contrôlera-t-il la vie économique, et jusqu'à quel point ? Faut-il maintenir une monnaie solide ou donner libre cours aux tendances inflationnistes ? Qui, des États ou de l'Union, viendra au secours des chômeurs ? L'équivoque n'épargne pas davantage le programme de politique extérieure : F. D. Roosevelt a pris parti, sous la pression de son aile droite, contre l'entrée des États-Unis dans la SDN.
Mais il sait se faire entendre des Américains ; il a le génie des formules ; il exprime de grandes idées avec des phrases simples ; il « sent » ce que la majorité attend de lui. Aussi, le 8 novembre 1932, son succès électoral est-il net : il obtient près de 23 millions de voix et 472 mandats électoraux, contre 15 millions de voix et 59 mandats pour Hoover ; le candidat socialiste arrive en troisième position avec 900 000 suffrages.
2. LE PRÉSIDENT F. D. ROOSEVELT (1933-1941)
2.1. LE VÉRITABLE FONDATEUR DE LA PRÉSIDENCE MODERNE
AU CENTRE DE GRAVITÉ DE TOUTE LA VIE POLITIQUE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
Le président devient le centre de gravité de toute le vie politique économique et sociale. Il conduit l'opinion publique, sans jamais perdre contact avec elle ; il la stimule, mais se garde d'aller trop vite. Il informe simplement et honnêtement : les « causeries au coin du feu » donnent pour la première fois dans l'histoire un rôle primordial à la radio.
Avec la presse, Roosevelt éprouve plus de difficultés : bien qu'en 1936, les deux tiers des journaux lui soient hostiles, il tient de fréquentes conférences de presse, au cours desquelles il charme, flatte, annonce ou menace. D'ailleurs, F. D. Roosevelt a le sens du « drame » : ce qui compte pour lui, c'est d'occuper par ses paroles et ses déplacements la première page ; il ne s'en prive pas.
Entre son élection et son entrée en fonction, il a mis sur pied son équipe, qu'il conservera pendant la quasi-totalité de l'administration Roosevelt, jusqu'en 1945 : le sénateur du Tenessee, Cordell Hull, au secrétariat d'État (Affaires étrangères), Henry Morgenthau au Trésor, Henry Wallace à l'Agriculture, Harold L. Ickes à l'Intérieur.
Contrairement à ses prédécesseurs, il fait appel à des intellectuels et s'entoure de son brain-trust, une structure parallèle rassemblant des hommes de confiance, des spécialistes dont il attend les recommandations. Désormais, c'est vers Washington que se tournent les regards des intellectuels américains.
UN EXÉCUTIF ÉLARGI, PRENANT L'INITIATIVE DES LOIS ET N'HÉSITANT PAS À RECOURIR AU VETO
De 1933 à 1945, le pouvoir exécutif ne cesse d'étendre ses compétences. Agences et bureaux sont chargés de mettre en œuvre les mesures législatives qui ont été adoptées par le Congrès ; ils touchent à tous les domaines et travaillent en relation étroite avec la Maison-Blanche. Toutefois, le Congrès subit un effacement limité : si F. D. Roosevelt est assez populaire pour faire élire dans son sillage des sénateurs et des représentants, il ne parvient pas, notamment en 1938, à empêcher la réélection de ceux qui lui déplaisent. En revanche, c'est de plus en plus de la présidence que partent les projets de lois ; F. D. Roosevelt vient en personne les soutenir devant le Congrès, prodigue ses encouragements aux législateurs frileux et n'hésite pas à recourir fréquemment au veto lorsque les « bills » du Congrès lui déplaisent.
Le président Roosevelt sait adapter la Constitution de 1787 aux besoins de la société des années 1930. « Notre Constitution, disait-il en mars 1933, est si simple et si pratique qu'il est toujours possible de faire face à des nécessités exceptionnelles par de simples changements d'accent et d'organisation sans rien perdre des formes essentielles. » Dans cette perspective, le gouvernement fédéral propose des objectifs nationaux, mais les États lui sont associés dans le choix des solutions et l'application des mesures décidées.
LE PRAGMATISME EN MATIÈRE ÉCONOMIQUE
Pour relever l'économie du pays, pour assurer la mobilisation des énergies nationales pendant le conflit mondial, deux principes guident l'action de Roosevelt. Le premier est qu'il faut moderniser le capitalisme américain, et non le détruire : Roosevelt n'a nullement souhaité le bouleversement de la société. En second lieu, F. D. Roosevelt est essentiellement un pragmatique : les doctrines économiques, il n'y croit guère ; il les expérimente : si l'une ne donne pas les résultats escomptés, il recourt à l'autre – ou bien il utilise les deux en même temps.
Son administration a été, l'espace de quelques années, le champ de bataille entre les libéraux et les partisans de la planification, entre les défenseurs de l'équilibre budgétaire et les tenants des dépenses fédérales, qui ne peuvent que mettre le budget en position de déficit.

LES PREMIÈRES MESURES D'URGENCE

Les États-Unis de mars 1933 sont au plus bas : 13 millions de chômeurs, les banques fermées, l'agriculture en pleine crise ; le produit national brut est passé de 104,4 milliards en 1929 à 60 milliards. La tâche du nouveau président est colossale. Il commence par redonner confiance : « La seule chose que nous ayons à craindre, déclare-t-il dans son discours inaugural, c'est la crainte elle-même, cette terreur sans nom et sans fondements, sans justification, qui paralyse les efforts nécessaires pour transformer une retraite en progression. »
Roosevelt lutte contre la crise en améliorant le pouvoir d'achat des classes défavorisées : agriculteurs et ouvriers. Pour cela il impose le contrôle fédéral aux banques et aux industries, et s'appuie sur l'opinion publique à laquelle il s'adresse dans ses « causeries au coin du feu ». Il réalise la réforme bancaire (fermeture des banques pour quatre jours, Emergency Banking Bill) et supprime la prohibition (mars 1933), abandonne l'étalon-or (avril 1933), dévalue le dollar (Gold Reserve Act, 1934) et favorise l'expansion du crédit. Il établit l'AAA (Agricultural Adjustment Act, 12 mai 1933) pour diminuer les excédents agricoles et alléger les dettes des fermiers.
Enfin, il cherche à faire reculer le chômage grâce à une politique de grands travaux (lutte contre l'érosion, reboisement, grands barrages, mise en valeur de la vallée du Tennessee), aux codes de la NRA (National Recovery Administration, juin 1933), chargée de réglementer les conditions du travail ; grâce aussi aux dispositions du National Labor Relations Act de 1935 (protection des syndicats), du Social Security Act (1935) et du Fair Labor Standards Act de 1938 (fixation de salaires minimaux et de durées maximales de travail). Hostile à l'esprit interventionniste du New Deal, la Cour suprême en rejette les deux textes essentiels : la NRA (1935) et l'AAA (1936).
Roosevelt, ayant été réélu triomphalement (novembre 1936), use de son prestige pour tenter, mais en vain, d'obtenir du Sénat la réorganisation de la Cour suprême ; pourtant, celle-ci, inquiète, valide de nombreuses décisions libérales en matière sociale, tandis que le président fait voter le Wagner Housing Act encourageant la construction (septembre 1937). L'ensemble de ces mesures renforce le pouvoir fédéral, renouvelle les cadres de la vie politique et entraîne la mutation du parti démocrate en un parti progressiste.
Pour en savoir plus, voir l'article New Deal.
UN PRÉSIDENT CONTESTÉ
F. D. Roosevelt n'a pas manqué d'ennemis. L'opposition vient autant des milieux économiques que politiques. Que ce soit les républicains, qui défendent alors les intérêts des conservateurs et , se plaignent de la brutalité dans l'application des réformes, des fascistes de tous horizons (les Silver Shirts, à l'imitation des Chemises noires de Mussolini), la Cour suprême jusqu'en 1937 ou la minorité de l'extrême gauche, tous ont souligné l'incohérence de sa politique, tous ont rappelé qu'en 1939 les États-Unis comptaient encore 9 500 000 chômeurs, que le produit national brut n'avait pas, en prix courants et malgré la dévaluation de 1934, retrouvé le niveau de 1929.
C'est la production de guerre qui tirera les États-Unis du gouffre où la crise les avait plongés. Mais F. D. Roosevelt a fourni à son pays les moyens politiques et économiques, la confiance nécessaire pour affronter le conflit mondial et en tirer les plus grands profits. L'opinion le suit puisqu'il est triomphalement réélu en 1936.
2.2. LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
S'ASSURER UN BON VOISINAGE
Par une politique extérieure de bon voisinage, Roosevelt groupe finalement les républiques de l'Amérique latine autour des États-Unis. Il fait même évacuer le Nicaragua (1933), Haïti (1934), assure l'émancipation politique de Cuba (1934) et de Panamá (1936), promet l'indépendance aux Philippines pour 1944. Ayant reconnu l'Union soviétique dès 1933, il garde une certaine réserve à son égard, mais s'inquiète surtout des régimes de Hitler et de Mussolini.

ROMPRE L'ISOLATIONISME
Longtemps, en effet, l'opinion américaine s'est désintéressée des événements d'Europe – un peu moins de la situation en Extrême-Orient. Bien plus, elle a approuvé les précautions qui ont été prises de 1935 à 1937 pour éviter que le pays ne soit entraîné dans une nouvelle guerre. L'isolationnisme est alors triomphant. Roosevelt lui-même ne peut que se plier à la volonté de ses concitoyens.
Mais, dès 1937, il manifeste son inquiétude : son discours d'octobre recommande de mettre en quarantaine les agresseurs ; la marine reçoit du renfort, l'armée ne compte en 1939 que 200 000 hommes. Le président suggère une conférence mondiale sur la limitation des armements ; sa voix n'est pas entendue ; il ne dispose pas des forces suffisantes pour empêcher l'Allemagne de déclencher la guerre.
Persuadé que les États-Unis ne pourront rester à l'écart d'une guerre européenne, Roosevelt fait voter la loi de neutralité le 5 septembre 1939 (révisée le 21 septembre), abrogeant les clauses de l'embargo et autorisant la vente d'armement aux belligérants qui peuvent le payer comptant et l'emporter (Cash and Carry).
Après la défaite de la France (juin 1940), il obtient des crédits pour le réarmement, l'établissement de la conscription (septembre 1940) et cède cinquante destroyers à la Grande-Bretagne. Ayant, contre toutes les traditions, demandé et obtenu un troisième mandat présidentiel (novembre 1940), il accentue sa politique d'aide aux démocraties. En mars 1941, le Congrès adopte la loi du prêt-bail (Lend-Lease Act) – une idée de Roosevelt – qui permet aux États-Unis de fournir gratuitement de l'aide aux Britanniques, puis aux Soviétiques, aux Chinois, aux Français libres. Un programme de mobilisation économique est mis sur pied. En août 1941, Roosevelt rencontre Churchill, et les deux hommes énumèrent les buts de guerre de leur pays dans la charte de l'Atlantique qui pose comme base à la reconstruction du monde le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et la liberté des hommes et des biens de transiter d'un pays à un autre.

LE CHEF DE GUERRE

Lorsque les Japonais attaquent la base de Pearl Harbor le 7 décembre 1941, les Américains sont prêts, grâce à leur président, à s'engager activement dans la guerre. La déclaration de guerre à l'Allemagne (11 décembre), accroît les responsabilités de Roosevelt : il doit diriger l'effort de guerre des États-Unis, équiper leurs alliés, décider la fabrication de la bombe atomique et préparer l'après-guerre.
Appliquant sa méthode des contacts personnels pour résoudre les problèmes militaires et diplomatiques de la coalition, il rencontre plusieurs fois Churchill, à Washington (décembre 1941), à Casablanca (→ conférence de Casablanca, janvier 1943), à Washington (mai 1943), à Québec (→ conférences de Québec, août 1943), et avec lui rencontre Tchang Kaï-chek (Le Caire, novembre 1943), Staline (→ conférence de Téhéran, nov.-déc. 1943 ; conférence de Yalta, février 1945).
Désireux d'éviter toute rupture avec l'URSS, Roosevelt consent à un déplacement de la Pologne vers l'ouest et s'oppose avec Staline au projet anglais de débarquer dans les Balkans, en cédant d'avance le contrôle de cette région à l'URSS (conférence de Téhéran, 1943), à laquelle il abandonne en outre Port-Arthur, les chemins de fer transmandchourien et sudmandchourien, le sud de Sakhaline et les îles Kouriles, en échange d'une promesse d'intervention militaire contre le Japon après la capitulation de l'Allemagne (Yalta, 1945).
Ayant posé le principe d'élections libres et de frontières conformes à la volonté des populations, le président des États-Unis renonce à placer les colonies sous une tutelle internationale. Préoccupé de mettre au point la meilleure formule de sécurité collective, il accepte, en 1943, l'idée d'une Organisation des Nations unies (ONU), dont il fait élaborer le plan (→ plan de Dumbarton Oaks, 1944) et qu'il convoque pour une première session à San Francisco (1945). Il se fait réélire pour un quatrième mandat en novembre 1944, mais il meurt (12 avril 1945) à la veille de la victoire.
Roosevelt laisse à son pays un atout considérable : la plus grande puissance économique de la planète, et une mission redoutable : assurer la défense de la démocratie dans un monde où s'annonce déjà la guerre froide.
Pour en savoir plus, voir les articles Histoire des États-Unis, Seconde Guerre mondiale.


PLAN
*        
    *         1. L'ASCENSION VERS LA PRÉSIDENCE
        *         1.1. Origines et formation
        *         1.2. La conquête du siège de sénateur de l'État de New York
        *         1.3. Secrétaire adjoint à la Marine (1913-1921)
        *         1.4. Le choix délibéré de la politique
        *         1.5. Gouverneur progressiste de l'État de New York (1929-1932)
        *         1.6. Candidat charismatique à la présidence des États-Unis
    *         2. LE PRÉSIDENT F. D. ROOSEVELT (1933-1941)
        *         2.1. Le véritable fondateur de la présidence moderne
            *         Au centre de gravité de toute la vie politique économique et sociale
            *         Un exécutif élargi, prenant l'initiative des lois et n'hésitant pas à recourir au veto
            *         Le pragmatisme en matière économique
            *         Les premières mesures d'urgence
            *         Un président contesté
        *         2.2. La politique extérieure
            *         S'assurer un bon voisinage
            *         Rompre l'isolationisme
            *         Le chef de guerre




Médias associés

Discours du président Roosevelt lors de sa visite à Harrisburg (Pennsylvanie), octobre 1936

F. D. Roosevelt en campagne électorale (1932)

Franklin Delano Roosevelt

Franklin Delano Roosevelt, déclaration de guerre contre le Japon


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Chronologie
*         1933 F. D. Roosevelt, président des États-Unis, engage la politique du New Deal.
*         1935 Loi Wagner aux États-Unis (juillet).
*         1936 Réélection de F. D. Roosevelt.
*         1937-1938 Nouvelle crise économique aux États-Unis.
*         1939 Cash and Carry Act, modifiant la loi de neutralité américaine en faveur des Alliés (4 novembre).
*         1942 Lancement du « Victory Program » aux États-Unis (6 janvier).
*         1943 Conférence de Téhéran ; W. Churchill, F. D. Roosevelt et J. Staline décident du débarquement des Alliés en Provence (28 novembre).
*         1944 Conférence de Bretton Woods (juillet).
*         1945 Conférence de Yalta entre J. Staline, W. Churchill et F. D. Roosevelt (4-11 février).
*         1945 Mort de F. D. Roosevelt, remplacé par H. S. Truman (12 avril).

 

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LES PHNICIENS

 

 

 

 

 

 

 

Phéniciens

Cet article fait partie du dossier consacré à la Mésopotamie.

Peuple sémitique de l'Antiquité.
Les Grecs furent les premiers à nommer « Phéniciens » les habitants de la bande côtière syro-palestinienne qui s'étire de Tell Suqas (l'antique Shukshan), au nord, à Acre (Akko), au sud. On attribue parfois au mot grec phoiniks, désignant la pourpre – colorant tiré du murex et qui représentait une grande richesse dans la haute Antiquité –, l'origine du nom des Phéniciens. Se désignant eux-mêmes plutôt comme Sidoniens ou Tyriens, du nom des cités (Sidon et Tyr) de ce petit territoire au sous-sol pauvre en matières premières, les Phéniciens ont donné naissance à une brillante civilisation et colonisé toute la Méditerranée.

1. L'INFLUENCE DES CIVILISATIONS VOISINES

Peuple sémitique d'origine cananéenne, les Phéniciens ne sont attestés, en tant qu'identité indépendante et différenciée dans l'histoire, qu'à partir de 1200 avant J.-C. Auparavant, intégrés dans un vaste complexe culturel syro-palestinien, ils n'avaient pas de civilisation propre. L'archéologie situe les débuts de la période protophénicienne au Ve millénaire ; à cette époque, les habitants de Byblos connaissaient l'agriculture, pratiquaient la pêche et fabriquaient – déjà – des tissus.

1.1. BYBLOS
Au IIIe millénaire, à la faveur de contacts assidus avec la Mésopotamie, la Syrie du Nord et la vallée du Nil, la Phénicie s'urbanise ; Byblos, où cette évolution est bien attestée, est alors une grande cité avec une imposante enceinte, un important habitat et de nombreux sanctuaires ; deux ports, expression de sa vocation commerciale précoce, lui permettent d'entretenir d'étroites relations avec les pays voisins, y exportant bois, lin, métaux travaillés et en important étoffes, parfums, denrées alimentaires ainsi que des matières premières. Cependant, à la fin du IIIe millénaire, notamment à cause de certaines difficultés de son partenaire égyptien, le commerce extérieur de Byblos connaît un net fléchissement ; en outre, subissant peu après les contrecoups de l'invasion nomade amorrite, la cité phénicienne entre dans une phase de déclin.
Entre le xxe et le xviiie s., le commerce reprenant avec l'Égypte, Byblos retrouve sa prospérité passée, tout en subissant une certaine emprise culturelle ; la marque égyptienne, sensible dans certains aspects de la culture matérielle tels que le mobilier funéraire des tombes royales, l'iconographie des ex-voto, etc., s'accompagne alors d'une certaine subordination politique. Cependant l'hégémonie égyptienne n'empêche pas la Phénicie d'entretenir des relations commerciales avec la Syrie et la Mésopotamie.

1.2. UNE CITÉ SOUS INFLUENCE ÉGYPTIENNE
La prépondérance égyptienne sur Byblos s'atténue pendant la période où les pharaons sont évincés par les Hyksos, venus d'Asie, puis est renouvelée au milieu du IIe millénaire, alors que, dans le reste de la Phénicie, se fait sentir l'influence des Sémites de Mésopotamie, des Asiatiques (Hourrites, Mitanniens, Hittites) et aussi des Égéens (Crétois et Mycéniens). Cette ouverture de la Phénicie à de nouvelles influences culturelles est attestée sur le site d'Ougarit (aujourd'hui Ras Shamra, en Syrie) par une architecture palatiale de type mycénien. Durant une bonne partie de la seconde moitié du IIe millénaire, cette cité de Phénicie septentrionale, tirant profit de ses contacts étroits avec les Égyptiens, les Hittites, les Crétois et les Mycéniens, forme un État puissant et organisé.

2. UN ENSEMBLE DE CITÉS INDÉPENDANTES

Au xiie s., après l'invasion des Peuples de la Mer, les grands empires entrent peu à peu en décadence : pour la Phénicie, une nouvelle histoire commence. Disposant d'une langue, d'une religion, d'un art et d'une organisation politique qui la différencient, la Phénicie n'est cependant qu'un agrégat d'États concurrents. Comme en Grèce, la cité phénicienne est une entité autonome politiquement, limitée géographiquement à un territoire comprenant une ville, un port et la campagne environnante. Les plus importantes cités, Byblos, Sidon ou Arados, n'hésitent plus à défendre leur autonomie, bravant tantôt les Assyriens, tantôt les Égyptiens. Ces cités sont cependant aussi souvent en rivalité entre elles.
Au xe s., Tyr, après s'être affranchie de la tutelle de Sidon, devient le principal État de Phénicie ; son apogée coïncide avec le règne du roi Hiram Ier (969-935) et son hégémonie se maintient jusqu'au milieu du ixe s. Cependant, Tyr et les autres cités phéniciennes doivent encore faire face à une grande poussée impérialiste assyrienne. Assournazirpal II (884-859) puis Salmanasar III les attaquent et leur imposent le paiement d'un tribut. Gênés économiquement, les Phéniciens se mettent alors à regarder du côté de l'Occident : vers 814, des émigrés tyriens s'en vont fonder la colonie de Carthage.

2.1. TYR
L'âge d'or de la Phénicie commence vers 1100 avant J.-C., au moment où Tyr évince la cité rivale, Sidon. La construction navale tyrienne bénéficie des forêts qui couvrent les pentes de l'actuel mont Liban. Bien que tributaire de l'Assyrie au viie s. avant J.-C. et malgré le relais commercial pris au vie s. avant J.-C. par Carthage, sa colonie, Tyr est restée une cité prospère – avec des éclipses dues aux sièges de Nabuchodonosor puis d'Alexandre – durant toute l'Antiquité. Occupée par les Arabes, elle connaît un regain d'activité lié à la présence des croisés (1124-1291) [croisades] avant d’être détruite par les Mamelouks. Il reste de nombreux vestiges de la cité de Tyr, nommée aujourd'hui Sour, et dont le port antique est totalement immergé.
2.2. L'ASSYRIE ET BABYLONE
Dès la seconde moitié du ce s., les relations avec l'Assyrie se dégradent ; successivement et parfois avec une grande brutalité, Téglath-Phalasar III (746-727), Sargon II (727-705), Sennachérib (705-681), Assarhaddon (682-669) et Assourbanipal (669-626) asservissent les cités phéniciennes. Après la disparition de l'Empire assyrien en 612, les Phéniciens tombent sous la dépendance des Babyloniens et connaissent une nouvelle période de déclin, qui va durer jusqu'à la fin du vie s.

2.3. LA PERSE ET LA GRÈCE
Sous l'hégémonie perse (vie-ive s.), la Phénicie, transformée en satrapie, est traitée avec bienveillance. Tyr et Sidon en tirent particulièrement avantage ; la première peut étendre ses domaines vers le sud jusqu'au mont Carmel ; la seconde, siège du gouverneur perse, reçoit Dor et Jaffa. Lors des guerres médiques, les navires phéniciens sont mis au service du Grand Roi. Cependant, durant le ive s., alors que l'Empire perse commence à se désagréger, les Phéniciens se laissent gagner par un sentiment philhellène ; en 333, à l'exception de Tyr, prise après un long siège, les cités côtières ouvrent grandes leurs portes aux soldats d'Alexandre. Dès lors, emportée par l'hellénisme, la Phénicie cesse d'être une nation.

3. LA COLONISATION DE LA MÉDITERRANÉE

Jamais un aussi petit peuple ne réalisa autant d'implantations coloniales ; tournés vers la mer, succédant aux Achéens, précédant les Grecs, les Phéniciens créent un grand nombre de comptoirs commerciaux le long des côtes méditerranéennes. De proche en proche, à partir de Cition – dans l'île de Chypre –, où ils sont installés vraisemblablement dès le xe s., ils se fixent à Rhodes et en Crète.
Hérodote mentionne en Égypte une présence tyrienne à Memphis. En Tripolitaine, les cités de Leptis Magna, Oea et Sabratha ont livré de nombreux témoignages de la présence phénicienne, sans que l'on sache précisément s'il s'agit d'implantations orientales ou d'implantations carthaginoises. En Tunisie actuelle, domaine du relais carthaginois, les comptoirs sont bien plus nombreux : Hadrumète (Sousse), Leptis Minor (Lamta), Mahdia, Thapsus (Ras Dimasse), Kerkouane, etc. De même, sur les côtes d'Algérie, sont à signaler Hippo Regius (Annaba), Cirta (Constantine), Icosium (Alger), Tipasa, Iol (Cherchell), Marsa Medakh… Plus à l'ouest, les côtes marocaines, tant méditerranéenne qu'atlantique, offrent autant d'installations. Les Phéniciens se sont aussi implantés en Sicile, en Sardaigne et en Espagne, au plus tard dès le viiie s., et à Malte, vers le viie s.

4. ÉCONOMIE
Cette importante expansion phénicienne vers l'Occident avait pour mobile le commerce, que les Phéniciens avaient pratiqué d'abord avec les régions proches. En échange de produits manufacturés – fines coupes de bronze et d'argent, récipients en pâte de verre, tissus teints à la pourpre –, l'Égypte, Chypre et la côte méridionale d'Anatolie leur fournissaient du lin, du cuivre et de l'étain. Peu après, à la faveur de l'alliance du roi tyrien Hiram Ier avec le roi des Hébreux Salomon, les Phéniciens commercent avec le royaume d'Israël, échangeant bois de cèdre et de genévrier contre des denrées ; ils montèrent même avec lui des expéditions maritimes ; selon la Bible, l'une d'entre elles, partie du port édomite d'Ezion Geber sur la mer Rouge, parvint au riche pays d'Ophir (Somalie actuelle).

4.1. L'ORIENTATION OCCIDENTALE DU COMMERCE
À partir du Ier millénaire, gênés par la consolidation des États de l'intérieur, handicapés par la reprise de l'expansion assyrienne, les Phéniciens donnent une orientation occidentale à leur commerce ; désormais leurs navires s'aventurent jusqu'en Étrurie, en Ibérie (royaume de Tartessos) et, remontant le long des côtes de la France actuelle, jusqu'en Cornouailles. Ce changement de cap, au départ coûteux, est financé à la fois par des armateurs publics, par la maison régnante et par la caste sacerdotale ; du reste, pour amortir les frais, les équipages phéniciens n'hésitent pas à faire du fret maritime. Les succès commerciaux des cités phéniciennes s'expliquent aussi par l'habileté de leurs artisans à mettre en œuvre des matières premières de toutes sortes. À côté de la classique industrie de la pourpre, le travail de l'ivoire paraît aussi ancien et dès le IIe millénaire, les artisans y taillent des amulettes, des vases et surtout de beaux éléments de placage pour meubles en bois destinés aux cours du Proche-Orient.

4.2. UNE PRODUCTION ADAPTÉE AUX MARCHÉS
Le bois de cèdre et de sapin – abondant dans les forêts de Phénicie – a lui aussi alimenté une précoce industrie de charpenterie navale. Le travail du verre, dont il ne faut pas attribuer la paternité aux Phéniciens, contribue également à l'excédent de la balance commerciale. Dans ce domaine comme dans celui de l'orfèvrerie et de la dinanderie (production d'objets fabriqués en feuilles de métal martelé), les Phéniciens, soucieux d'éliminer la concurrence, améliorent les techniques et, surtout, varient la production en fonction des marchés disponibles.

5. POLITIQUE ET RELIGION
5.1. L’ORGANISATION POLITIQUE
On sait bien peu de chose sur l'organisation politique, hormis le fait qu'à Tyr un gouvernement oligarchique contrôlé par la puissante classe des négociants élimine la monarchie alors que les autres cités-États semblent avoir conservé le principe dynastique. Par ailleurs, bien que le roi tire sa légitimité de sa fonction sacerdotale, il ne régne pas sans partage. Souvent assisté par de hauts fonctionnaires, il doit en outre composer avec un conseil des anciens et une assemblée de citoyens.

5.2. LA RELIGION
La religion des Phéniciens continue celle des Cananéens. La Bible, hostile aux Phéniciens, fut longtemps la principale source d'information concernant leur religion, mais des textes découverts sur le site d'Ougarit en 1929 ont enrichi les connaissances. On admet aujourd'hui que la religion phénicienne, auparavant succinctement définie comme polythéiste, avec autant de panthéons qu'il y avait de cités – Melqart étant le patron de Tyr, Eshmoun celui de Sidon, Dagan celui d'Arados –, est d'une bien plus grande complexité. En effet, les textes d'Ougarit ont révélé l'existence de nombreux mythes rédigés en forme de poèmes épiques ; le plus connu, appartenant à la catégorie des mythes agraires, met en scène Aliyan, dieu des Fleuves, des Sources et des Eaux, et son adversaire Mot, dieu de la Moisson, qui symbolise aussi la chaleur et la sécheresse. Chaque ville possède son panthéon, dominé par une divinité ou un couple divin. Ces mêmes documents ont aussi révélé l'existence d'une cosmogonie originale ; les Phéniciens pensaient l'univers sur le modèle d'une chaîne généalogique de divinités ; ainsi, à la suite du dieu suprême El, venaient Baal, le dieu de la Foudre et des Hauteurs, Aliyan et Mot ; suivaient alors des divinités féminines telles qu'Ashérat, Anat, sœur et maîtresse de Baal, et Ashtart, ou Astarté, déesse-mère et déesse de la Fécondité, que les Carthaginois appellent Tanit. Les Phéniciens conservent des rites très archaïques, prostitution sacrée et sacrifice des enfants (en particulier du fils premier-né).

6. L'ART DES PHÉNICIENS
La civilisation phénicienne, encore mal connue, a apporté, comme on l'a vu, des innovations importantes dans les domaines économique, commercial et culturel. Les Phéniciens, audacieux marins, habiles commerçants, ne semblent pas avoir eu une production artistique à l'égal d'autres peuples méditerranéens, et il n'est pas toujours possible de distinguer sa spécificité car sa principale originalité semble être une remarquable adaptation, si bien que l'art des Phéniciens doit beaucoup à leurs voisins ou à leurs envahisseurs.
Essentiellement composite, l'art phénicien a beaucoup emprunté aux civilisations qui ont eu une influence politique sur la Phénicie. Les deux sites les mieux préservés, Byblos et Ougarit, ont livré un matériel archéologique riche en renseignements sur les IIIe et IIe millénaires, mais très pauvre sur l'époque de gloire de la Phénicie, celle qui commence au xiiie s. avant J.-C. Malgré ces difficultés, on sait aujourd'hui que l'art phénicien est une adaptation, parfois fort réussie, de thèmes et de styles dont l'origine est, selon l'époque et le lieu, mésopotamienne, anatolienne, égyptienne, perse, égéenne ou syrienne. Les Phéniciens furent toutefois d'habiles artisans et architectes.

6.1. DE GRANDS ARTISANS
L'habileté des artisans phéniciens était réputée et contribua grandement à la puissance de cette civilisation. Dans la Bible, le livre des Rois rapporte que le roi Salomon demanda à engager Hirom de Tyr, qui était fils d'une veuve de la tribu de Nephtali et d'un père tyrien : « Hirom acheva tout l'ouvrage qu'il devait faire pour le roi Salomon dans la Maison du Seigneur : les deux colonnes, les volutes des deux chapiteaux qui sont au sommet de ces colonnes, les deux entrelacs pour couvrir les deux volutes des chapiteaux qui sont au sommet des colonnes, les quatre cents grenades pour les deux entrelacs – deux rangées de grenades par entrelacs – pour couvrir les deux volutes des chapiteaux qui sont sur les colonnes, les dix bases et les dix cuves posées sur celles-ci, la Mer avec, sous elle, les douze bœufs, les bassins, les pelles, les bassines à aspersion et tous les autres accessoires. Ce que fit Hirom pour le roi Salomon dans la Maison du Seigneur était en bronze poli. »

6.2. L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
L'architecture religieuse des Phéniciens comprenait deux types de constructions : les sanctuaires, où l'on honorait les dieux, et les tophet, où l'on sacrifiait les enfants. Des vestiges de tophet ont été trouvés dans les cités phéniciennes de Carthage, de Sousse, de Sicile et de Sardaigne, mais jamais encore en Phénicie même. Les sanctuaires étaient de grands espaces sacrés, entourés d'une enceinte sur laquelle les fidèles érigeaient des autels, des stèles, des ex-voto. Sous l'influence de l'Égypte, les temples phéniciens s'entourèrent de monuments annexes : cours, portiques, bassins, greniers, magasins. Une frise égyptienne représentant des uræi, serpents couronnés du disque solaire, décorait le haut des parois du sanctuaire. À Eshmoun, près de Sidon, c'est l'influence perse qui s'est fait sentir sur le temple (ve s. avant J.-C.) : les chapiteaux sont décorés de protomés de taureaux, comme on en voit à Persépolis. L'architecture civile, construite en brique crue et en argile, a complètement disparu. Ce qu'on en sait provient essentiellement des représentations figurées sur les bas-reliefs assyriens. Enserrées dans des fortifications, les maisons phéniciennes étaient surmontées de terrasses et de coupoles. Les auteurs anciens nous disent que les Phéniciens furent des architectes et des urbanistes habiles.

6.3. LA SCULPTURE
Des stèles, des sarcophages ornés de bas-reliefs et quelques statues donnent une idée de la sculpture phénicienne. Là encore, l'influence égyptienne domine. La stèle cintrée de Yehawmilk, roi de Byblos (ve s. avant J.-C.), adorant une déesse coiffée comme la déesse Hathor ; les naos (partie principale du temple, abritant la statue de la divinité), décorés de disques ailés et d'uræus (frises représentant de façon stylisée le serpent) ; la représentation de sphinx sur de multiples reliefs témoignent de cette manière « égyptisante ». Les Phéniciens ont été les inventeurs du sarcophage à cuve parallélépipédique : le sarcophage du roi de Byblos Ahiram (xiiie s. avant J.-C.) en est le premier exemple connu.

6.4. LE TRAVAIL DU MÉTAL ET DE L'IVOIRE
C'est dans la fabrication de vases en métal et d'objets en ivoire que la production artistique phénicienne semble avoir été la plus originale. Dans toutes les cités phéniciennes on a découvert des « patères » (vases à libations) en or, argent et bronze, dont le décor est somptueux. Certaines de ces coupes figurent des alternances d'animaux, d'hommes, de génies et de démons. D'autres portent des scènes de chasse, de guerre et de rites religieux.

 

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LE TIERS TAT

 

 

 

 

 

 

 

tiers état

Consulter aussi dans le dictionnaire : tiers
Cet article fait partie du dossier consacré à la Révolution française.
Sous l'Ancien Régime, ensemble des personnes qui n'appartenaient ni au clergé ni à la noblesse et qui formaient le troisième ordre du royaume.

HISTOIRE
LES ORIGINES DU TIERS ÉTAT
Après la chute de l'Empire romain, la société franque est strictement hiérarchisée, depuis les Francs vivant sous la loi salique, en haut de l'échelle, jusqu'aux esclaves, à l'autre extrémité. Vers le xiie-xiiie s., la société est déjà divisée en trois ordres : ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent.
L'évolution vers cette partition sociale à trois niveaux fondamentaux s’est produite lentement. Durant les dynasties mérovingienne et carolingienne, les seigneurs jouissaient du droit de justice et d'administration sur leurs terres, et étaient les chefs de guerre, mais les rapports de vassalité les plaçaient sous la dépendance du roi. La masse de la population restait vouée à l'obéissance et au travail ; elle était notamment exclue du droit de propriété. Mais, à partir du xe s., les seigneurs ne peuvent plus déplacer les paysans à leur guise, sans respect des liens familiaux. La permanence de familles paysannes sur les terroirs entraîne un certain droit des serfs sur les terres qu'ils cultivent, et l'émergence de communautés villageoises.

Dans les bourgs, l'Église se pose en rivale des seigneurs. L'affaiblissement des institutions municipales jusqu'aux xe et xie s. entraîne la fusion des divers éléments de l'ancienne société gallo-romaine ; la distinction entre francs, gallo-romains, ou ceux qui sont issus d'autres peuples s'efface complètement. Comme les seigneurs dans leurs domaines, les villes obtiennent peu à peu la souveraineté à l'intérieur de leurs remparts, même si les situations restent très diverses selon les cités. Aux xiie et xiiie s., l'autorité royale se renforce (sous Philippe Auguste notamment), tandis que villes et campagnes connaissent un essor remarquable (c'est l'ère des grands défrichements). Recevant des privilèges du roi, les villes deviennent un élément à part de la hiérarchie féodale ; les représentants des villes peuvent être convoqués lors d'états provinciaux, même si ces convocations sont facultatives.

Lorsque, en 1302, Philippe IV le Bel convoque les représentants de certaines villes à une réunion que l'on peut considérer comme les premiers états généraux du royaume, cette accession des villes à un statut qu'elles n'ont jamais encore atteint ne semble pas extraordinaire. Il s'agit pour le roi de France de s'assurer du soutien du royaume dans le conflit qui l'oppose au pape, et de faire plier le clergé. Les villes assurent le roi de leur loyauté, et leurs représentants affirment que Philippe IV doit conserver la « souveraine franchise » du royaume. Même s'il ne s'agissait là, du point de vue du souverain, que d'une entente « tactique » entre la couronne et le tiers état contre le clergé, les représentants du peuple devaient se souvenir de cet important précédent pour chercher à faire entendre leur opinion dans la conduite des affaires du royaume.

Durant la guerre de Cent Ans, le pouvoir monarchique, qui traverse une crise d'une extrême gravité, cherche à s'appuyer sur l'ensemble du royaume pour faire bloc face à l'Angleterre. En 1351, les états généraux réunissent à la fois la langue d'oc (sud du royaume) et la langue d'oïl (nord), mais bien que l'ensemble des sujets soient conviés à députer aux états généraux, aucune émergence marquante du troisième ordre ne se produit. Ce ne fut qu'à partir des états de 1355, qui ne réunissent que le nord du royaume, que le tiers état s'affirme politiquement à travers les figures des chefs parisiens, dont le plus connu est Étienne Marcel. Certains bourgeois de la capitale mettent en effet à profit la situation de crise (le roi Jean le Bon a besoin d'argent, puis, en 1356, il est fait prisonnier par les Anglais lors de la bataille de Poitiers) pour demander l'entrée de représentants du tiers état au conseil royal, le gouvernement du royaume. Mais le reste du royaume ne suit pas les chefs des marchands parisiens dans leurs revendications. L'assassinat d'Étienne Marcel, en 1358, marque le retour à l'ordre. Les conséquences politiques à plus long terme de cette rébellion sont cependant fondamentales. La question des impôts, si importante pour la bourgeoisie marchande, va rester au cœur des revendications du tiers état.


DOMINATION DE LA BOURGEOISIE

À la différence des deux premiers ordres du royaume, le clergé et la noblesse, qui sont des ordres privilégiés, le tiers état ne bénéficie d'aucun privilège particulier. Bien que le tiers soit uni juridiquement, il existe en son sein une hiérarchie que crée la dignité de la fonction exercée. Ainsi, les officiers de justice et de finances, les gradués de l'université, les médecins, les avocats, les financiers et les gens d'affaires se placent devant les négociants, les apothicaires, les laboureurs et les artisans ; les brassiers (ou manouvriers) des villes et des campagnes, les vagabonds et les mendiants se tiennent en bas de l'échelle.

De nombreux antagonismes dressent les membres du tiers les uns contre les autres jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Et la Révolution révélera les solidarités rurales ou urbaines des classes populaires et les liens des notables. Le troisième ordre n'a d'existence politique qu'au sein des états provinciaux et des états généraux, où il est censé être « représenté ». En fait, le monde paysan et le petit peuple des villes n'ont pas de représentants aux états provinciaux (sauf dans la région pyrénéenne) ; dans ces assemblées, dont la constitution est nettement aristocratique (excepté en Languedoc), le tiers ne peut rien, le plus souvent, contre la volonté des ordres privilégiés, que l'on vote par têtes, comme c'est l'usage le plus général, ou par ordres, comme en Bretagne. Aux états généraux, la majorité des députés du tiers sont des officiers royaux et des robins : aux états de 1614-1615, où il envoie 187 députés dont 31 sont nobles et 72 détenteurs de seigneuries, le tiers compte 114 officiers, 18 magistrats municipaux, 30 avocats et seulement 2 marchands et un laboureur ; ainsi, la « bourgeoisie bureaucratique », dont une partie est anoblie ou en voie d'anoblissement, « représente » le tiers.
Cette bourgeoisie, dont les états généraux du xvie s. révèlent la hauteur de vues et l'esprit politique qui l'inspire, exerce une influence sur la législation : en effet, les grandes ordonnances d'Orléans (1561), de Moulins (1566) et de Blois (1579) reprennent en partie les doléances du troisième ordre aux états d'Orléans (1560-61) et de Blois (1576-77). Au plan local et provincial, les députés du tiers participent activement, ainsi qu’ils l’avaient demandé lors des états généraux de 1484, à la rédaction et à la révision des coutumes aux xve et xvie s.

Pendant des siècles, le tiers défend l'ordre monarchique et sert souvent d'appui au pouvoir royal pour briser les résistances ou les prétentions du clergé et de la noblesse, notamment lors des états de 1614-1615. L'hostilité entre la noblesse, fière de son ascendance, et le tiers état, qui fait valoir son rôle économique et social, fait de ce dernier une entité politique désormais clairement opposée à la noblesse. Le tiers exprime ouvertement sa supériorité intellectuelle sur la noblesse lorsque son délégué, Savaron, lieutenant général d'Auvergne, affirme devant le roi que la noblesse a « bien souvent moins de mérite, suffisance et capacité que le tiers état », et que si elle se tient à l'écart des offices royaux, c'est du fait de « l'opinion en laquelle elle a été depuis de longues années que la science et l'étude affaiblissaient le courage ». Les privilégiés du tiers substituent ainsi, à la supériorité de l'hérédité invoquée par les nobles, la hiérarchie des talents et des compétences. Ces premiers contours du passage d'une société d'ordres fondée sur la naissance à une société de classes fondée sur le rôle et l'utilité sociale s'affinent sous les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Cependant, le tiers état reste impuissant politiquement : aucune des demandes des délégués du troisième ordre aux états généraux de 1614-1615 n’est satisfaite.

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L'absence de convocation des états généraux entre 1614 et 1789 coïncide avec le mouvement des Lumières et le rejet de l'absolutisme. C’est l'un des facteurs qui favorise la constitution du tiers état en tant que force politique (non unie, certes, mais cependant consciente de sa différence d'avec la noblesse et le haut clergé). L'opuscule de Sieyès, Qu'est-ce que le tiers état ?, rend compte des aspirations du troisième ordre, résumées par une formule devenue fameuse : ce que voulait le tiers état, lui qui était « tout » mais n'avait aucune part au pouvoir, c'était « être quelque chose » dans l'ordre politique.

1789 : LE TIERS ÉTAT AU POUVOIR

Lors de la convocation aux états généraux de 1789, les personnes pouvant assister aux assemblées du tiers état sont définies par la loi comme « tous les habitants des villes, bourgs et campagnes, nés Français ou naturalisés, âgés de vingt-cinq ans, domiciliés et compris au rôle des impositions ». C'est la quasi-totalité des sujets du royaume qui est invitée à élire des députés (seuls les vagabonds et les pauvres sont exclus du vote). Mais, parmi les députés élus ne figure qu'un seul paysan ; la représentation politique du tiers n'a donc que peu à voir avec sa réalité sociale. Les paysans forment en effet au xviiie s. l'immense majorité de la nation : environ 18 millions de paysans sur 28 millions de Français en 1789.
La députation du tiers état, forte de 578 membres, compte environ 200 avocats, une centaine de commerçants, d'industriels et de banquiers, 3 ecclésiastiques (dont l'abbé Sieyès) et 11 nobles (dont Mirabeau). Elle se fait l'apôtre des nouveautés : la « révolution constituante » sera essentiellement l'œuvre des gens de lois qui la dominent.
La haute bourgeoisie, dont le rôle dans la société fut éminent à la veille de 1789 s'efface en effet au profit de la moyenne bourgeoisie, composée des professions libérales, des médecins ou encore des journalistes, qui a dû attendre la Révolution pour jouer le rôle essentiel qu'elle revendiquait, et de la petite bourgeoisie, parfois peu distincte des classes populaires.

Lorsque, le 27 juin 1789, Louis XVI invite le clergé et la noblesse à siéger avec le tiers, Bailly déclare à la tribune de la toute nouvelle Assemblée nationale : « La famille est complète. » Les trois ordres sont donc destinés à se fondre dans cette nouvelle Assemblée, celle de la nation. L'abolition des privilèges, le 4 août 1789, révèle qu'à une société d'ordre (l'Ancien Régime, comme on appelle dès ce moment la monarchie absolue) vient de succéder une société de classes : la position sociale d'un individu ne sera désormais plus déterminée par sa naissance (cas de la noblesse), par l'ordre dans lequel il rentre (cas du clergé) ou par son « absence de naissance » (sens d'origine du mot « ignoble », qui désigne un non-noble, un roturier), mais par sa richesse, son activité économique, son talent. Ainsi que le déclare l'article premier de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, adoptée le 26 août 1789 : « … les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. »

 

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