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LES PHÉNICIENS

 

 

 

 

 

 

 

Phéniciens

Cet article fait partie du dossier consacré à la Mésopotamie.

Peuple sémitique de l'Antiquité.
Les Grecs furent les premiers à nommer « Phéniciens » les habitants de la bande côtière syro-palestinienne qui s'étire de Tell Suqas (l'antique Shukshan), au nord, à Acre (Akko), au sud. On attribue parfois au mot grec phoiniks, désignant la pourpre – colorant tiré du murex et qui représentait une grande richesse dans la haute Antiquité –, l'origine du nom des Phéniciens. Se désignant eux-mêmes plutôt comme Sidoniens ou Tyriens, du nom des cités (Sidon et Tyr) de ce petit territoire au sous-sol pauvre en matières premières, les Phéniciens ont donné naissance à une brillante civilisation et colonisé toute la Méditerranée.

1. L'INFLUENCE DES CIVILISATIONS VOISINES

Peuple sémitique d'origine cananéenne, les Phéniciens ne sont attestés, en tant qu'identité indépendante et différenciée dans l'histoire, qu'à partir de 1200 avant J.-C. Auparavant, intégrés dans un vaste complexe culturel syro-palestinien, ils n'avaient pas de civilisation propre. L'archéologie situe les débuts de la période protophénicienne au Ve millénaire ; à cette époque, les habitants de Byblos connaissaient l'agriculture, pratiquaient la pêche et fabriquaient – déjà – des tissus.

1.1. BYBLOS
Au IIIe millénaire, à la faveur de contacts assidus avec la Mésopotamie, la Syrie du Nord et la vallée du Nil, la Phénicie s'urbanise ; Byblos, où cette évolution est bien attestée, est alors une grande cité avec une imposante enceinte, un important habitat et de nombreux sanctuaires ; deux ports, expression de sa vocation commerciale précoce, lui permettent d'entretenir d'étroites relations avec les pays voisins, y exportant bois, lin, métaux travaillés et en important étoffes, parfums, denrées alimentaires ainsi que des matières premières. Cependant, à la fin du IIIe millénaire, notamment à cause de certaines difficultés de son partenaire égyptien, le commerce extérieur de Byblos connaît un net fléchissement ; en outre, subissant peu après les contrecoups de l'invasion nomade amorrite, la cité phénicienne entre dans une phase de déclin.
Entre le xxe et le xviiie s., le commerce reprenant avec l'Égypte, Byblos retrouve sa prospérité passée, tout en subissant une certaine emprise culturelle ; la marque égyptienne, sensible dans certains aspects de la culture matérielle tels que le mobilier funéraire des tombes royales, l'iconographie des ex-voto, etc., s'accompagne alors d'une certaine subordination politique. Cependant l'hégémonie égyptienne n'empêche pas la Phénicie d'entretenir des relations commerciales avec la Syrie et la Mésopotamie.

1.2. UNE CITÉ SOUS INFLUENCE ÉGYPTIENNE
La prépondérance égyptienne sur Byblos s'atténue pendant la période où les pharaons sont évincés par les Hyksos, venus d'Asie, puis est renouvelée au milieu du IIe millénaire, alors que, dans le reste de la Phénicie, se fait sentir l'influence des Sémites de Mésopotamie, des Asiatiques (Hourrites, Mitanniens, Hittites) et aussi des Égéens (Crétois et Mycéniens). Cette ouverture de la Phénicie à de nouvelles influences culturelles est attestée sur le site d'Ougarit (aujourd'hui Ras Shamra, en Syrie) par une architecture palatiale de type mycénien. Durant une bonne partie de la seconde moitié du IIe millénaire, cette cité de Phénicie septentrionale, tirant profit de ses contacts étroits avec les Égyptiens, les Hittites, les Crétois et les Mycéniens, forme un État puissant et organisé.

2. UN ENSEMBLE DE CITÉS INDÉPENDANTES

Au xiie s., après l'invasion des Peuples de la Mer, les grands empires entrent peu à peu en décadence : pour la Phénicie, une nouvelle histoire commence. Disposant d'une langue, d'une religion, d'un art et d'une organisation politique qui la différencient, la Phénicie n'est cependant qu'un agrégat d'États concurrents. Comme en Grèce, la cité phénicienne est une entité autonome politiquement, limitée géographiquement à un territoire comprenant une ville, un port et la campagne environnante. Les plus importantes cités, Byblos, Sidon ou Arados, n'hésitent plus à défendre leur autonomie, bravant tantôt les Assyriens, tantôt les Égyptiens. Ces cités sont cependant aussi souvent en rivalité entre elles.
Au xe s., Tyr, après s'être affranchie de la tutelle de Sidon, devient le principal État de Phénicie ; son apogée coïncide avec le règne du roi Hiram Ier (969-935) et son hégémonie se maintient jusqu'au milieu du ixe s. Cependant, Tyr et les autres cités phéniciennes doivent encore faire face à une grande poussée impérialiste assyrienne. Assournazirpal II (884-859) puis Salmanasar III les attaquent et leur imposent le paiement d'un tribut. Gênés économiquement, les Phéniciens se mettent alors à regarder du côté de l'Occident : vers 814, des émigrés tyriens s'en vont fonder la colonie de Carthage.

2.1. TYR
L'âge d'or de la Phénicie commence vers 1100 avant J.-C., au moment où Tyr évince la cité rivale, Sidon. La construction navale tyrienne bénéficie des forêts qui couvrent les pentes de l'actuel mont Liban. Bien que tributaire de l'Assyrie au viie s. avant J.-C. et malgré le relais commercial pris au vie s. avant J.-C. par Carthage, sa colonie, Tyr est restée une cité prospère – avec des éclipses dues aux sièges de Nabuchodonosor puis d'Alexandre – durant toute l'Antiquité. Occupée par les Arabes, elle connaît un regain d'activité lié à la présence des croisés (1124-1291) [croisades] avant d’être détruite par les Mamelouks. Il reste de nombreux vestiges de la cité de Tyr, nommée aujourd'hui Sour, et dont le port antique est totalement immergé.
2.2. L'ASSYRIE ET BABYLONE
Dès la seconde moitié du ce s., les relations avec l'Assyrie se dégradent ; successivement et parfois avec une grande brutalité, Téglath-Phalasar III (746-727), Sargon II (727-705), Sennachérib (705-681), Assarhaddon (682-669) et Assourbanipal (669-626) asservissent les cités phéniciennes. Après la disparition de l'Empire assyrien en 612, les Phéniciens tombent sous la dépendance des Babyloniens et connaissent une nouvelle période de déclin, qui va durer jusqu'à la fin du vie s.

2.3. LA PERSE ET LA GRÈCE
Sous l'hégémonie perse (vie-ive s.), la Phénicie, transformée en satrapie, est traitée avec bienveillance. Tyr et Sidon en tirent particulièrement avantage ; la première peut étendre ses domaines vers le sud jusqu'au mont Carmel ; la seconde, siège du gouverneur perse, reçoit Dor et Jaffa. Lors des guerres médiques, les navires phéniciens sont mis au service du Grand Roi. Cependant, durant le ive s., alors que l'Empire perse commence à se désagréger, les Phéniciens se laissent gagner par un sentiment philhellène ; en 333, à l'exception de Tyr, prise après un long siège, les cités côtières ouvrent grandes leurs portes aux soldats d'Alexandre. Dès lors, emportée par l'hellénisme, la Phénicie cesse d'être une nation.

3. LA COLONISATION DE LA MÉDITERRANÉE

Jamais un aussi petit peuple ne réalisa autant d'implantations coloniales ; tournés vers la mer, succédant aux Achéens, précédant les Grecs, les Phéniciens créent un grand nombre de comptoirs commerciaux le long des côtes méditerranéennes. De proche en proche, à partir de Cition – dans l'île de Chypre –, où ils sont installés vraisemblablement dès le xe s., ils se fixent à Rhodes et en Crète.
Hérodote mentionne en Égypte une présence tyrienne à Memphis. En Tripolitaine, les cités de Leptis Magna, Oea et Sabratha ont livré de nombreux témoignages de la présence phénicienne, sans que l'on sache précisément s'il s'agit d'implantations orientales ou d'implantations carthaginoises. En Tunisie actuelle, domaine du relais carthaginois, les comptoirs sont bien plus nombreux : Hadrumète (Sousse), Leptis Minor (Lamta), Mahdia, Thapsus (Ras Dimasse), Kerkouane, etc. De même, sur les côtes d'Algérie, sont à signaler Hippo Regius (Annaba), Cirta (Constantine), Icosium (Alger), Tipasa, Iol (Cherchell), Marsa Medakh… Plus à l'ouest, les côtes marocaines, tant méditerranéenne qu'atlantique, offrent autant d'installations. Les Phéniciens se sont aussi implantés en Sicile, en Sardaigne et en Espagne, au plus tard dès le viiie s., et à Malte, vers le viie s.

4. ÉCONOMIE
Cette importante expansion phénicienne vers l'Occident avait pour mobile le commerce, que les Phéniciens avaient pratiqué d'abord avec les régions proches. En échange de produits manufacturés – fines coupes de bronze et d'argent, récipients en pâte de verre, tissus teints à la pourpre –, l'Égypte, Chypre et la côte méridionale d'Anatolie leur fournissaient du lin, du cuivre et de l'étain. Peu après, à la faveur de l'alliance du roi tyrien Hiram Ier avec le roi des Hébreux Salomon, les Phéniciens commercent avec le royaume d'Israël, échangeant bois de cèdre et de genévrier contre des denrées ; ils montèrent même avec lui des expéditions maritimes ; selon la Bible, l'une d'entre elles, partie du port édomite d'Ezion Geber sur la mer Rouge, parvint au riche pays d'Ophir (Somalie actuelle).

4.1. L'ORIENTATION OCCIDENTALE DU COMMERCE
À partir du Ier millénaire, gênés par la consolidation des États de l'intérieur, handicapés par la reprise de l'expansion assyrienne, les Phéniciens donnent une orientation occidentale à leur commerce ; désormais leurs navires s'aventurent jusqu'en Étrurie, en Ibérie (royaume de Tartessos) et, remontant le long des côtes de la France actuelle, jusqu'en Cornouailles. Ce changement de cap, au départ coûteux, est financé à la fois par des armateurs publics, par la maison régnante et par la caste sacerdotale ; du reste, pour amortir les frais, les équipages phéniciens n'hésitent pas à faire du fret maritime. Les succès commerciaux des cités phéniciennes s'expliquent aussi par l'habileté de leurs artisans à mettre en œuvre des matières premières de toutes sortes. À côté de la classique industrie de la pourpre, le travail de l'ivoire paraît aussi ancien et dès le IIe millénaire, les artisans y taillent des amulettes, des vases et surtout de beaux éléments de placage pour meubles en bois destinés aux cours du Proche-Orient.

4.2. UNE PRODUCTION ADAPTÉE AUX MARCHÉS
Le bois de cèdre et de sapin – abondant dans les forêts de Phénicie – a lui aussi alimenté une précoce industrie de charpenterie navale. Le travail du verre, dont il ne faut pas attribuer la paternité aux Phéniciens, contribue également à l'excédent de la balance commerciale. Dans ce domaine comme dans celui de l'orfèvrerie et de la dinanderie (production d'objets fabriqués en feuilles de métal martelé), les Phéniciens, soucieux d'éliminer la concurrence, améliorent les techniques et, surtout, varient la production en fonction des marchés disponibles.

5. POLITIQUE ET RELIGION
5.1. L’ORGANISATION POLITIQUE
On sait bien peu de chose sur l'organisation politique, hormis le fait qu'à Tyr un gouvernement oligarchique contrôlé par la puissante classe des négociants élimine la monarchie alors que les autres cités-États semblent avoir conservé le principe dynastique. Par ailleurs, bien que le roi tire sa légitimité de sa fonction sacerdotale, il ne régne pas sans partage. Souvent assisté par de hauts fonctionnaires, il doit en outre composer avec un conseil des anciens et une assemblée de citoyens.

5.2. LA RELIGION
La religion des Phéniciens continue celle des Cananéens. La Bible, hostile aux Phéniciens, fut longtemps la principale source d'information concernant leur religion, mais des textes découverts sur le site d'Ougarit en 1929 ont enrichi les connaissances. On admet aujourd'hui que la religion phénicienne, auparavant succinctement définie comme polythéiste, avec autant de panthéons qu'il y avait de cités – Melqart étant le patron de Tyr, Eshmoun celui de Sidon, Dagan celui d'Arados –, est d'une bien plus grande complexité. En effet, les textes d'Ougarit ont révélé l'existence de nombreux mythes rédigés en forme de poèmes épiques ; le plus connu, appartenant à la catégorie des mythes agraires, met en scène Aliyan, dieu des Fleuves, des Sources et des Eaux, et son adversaire Mot, dieu de la Moisson, qui symbolise aussi la chaleur et la sécheresse. Chaque ville possède son panthéon, dominé par une divinité ou un couple divin. Ces mêmes documents ont aussi révélé l'existence d'une cosmogonie originale ; les Phéniciens pensaient l'univers sur le modèle d'une chaîne généalogique de divinités ; ainsi, à la suite du dieu suprême El, venaient Baal, le dieu de la Foudre et des Hauteurs, Aliyan et Mot ; suivaient alors des divinités féminines telles qu'Ashérat, Anat, sœur et maîtresse de Baal, et Ashtart, ou Astarté, déesse-mère et déesse de la Fécondité, que les Carthaginois appellent Tanit. Les Phéniciens conservent des rites très archaïques, prostitution sacrée et sacrifice des enfants (en particulier du fils premier-né).

6. L'ART DES PHÉNICIENS
La civilisation phénicienne, encore mal connue, a apporté, comme on l'a vu, des innovations importantes dans les domaines économique, commercial et culturel. Les Phéniciens, audacieux marins, habiles commerçants, ne semblent pas avoir eu une production artistique à l'égal d'autres peuples méditerranéens, et il n'est pas toujours possible de distinguer sa spécificité car sa principale originalité semble être une remarquable adaptation, si bien que l'art des Phéniciens doit beaucoup à leurs voisins ou à leurs envahisseurs.
Essentiellement composite, l'art phénicien a beaucoup emprunté aux civilisations qui ont eu une influence politique sur la Phénicie. Les deux sites les mieux préservés, Byblos et Ougarit, ont livré un matériel archéologique riche en renseignements sur les IIIe et IIe millénaires, mais très pauvre sur l'époque de gloire de la Phénicie, celle qui commence au xiiie s. avant J.-C. Malgré ces difficultés, on sait aujourd'hui que l'art phénicien est une adaptation, parfois fort réussie, de thèmes et de styles dont l'origine est, selon l'époque et le lieu, mésopotamienne, anatolienne, égyptienne, perse, égéenne ou syrienne. Les Phéniciens furent toutefois d'habiles artisans et architectes.

6.1. DE GRANDS ARTISANS
L'habileté des artisans phéniciens était réputée et contribua grandement à la puissance de cette civilisation. Dans la Bible, le livre des Rois rapporte que le roi Salomon demanda à engager Hirom de Tyr, qui était fils d'une veuve de la tribu de Nephtali et d'un père tyrien : « Hirom acheva tout l'ouvrage qu'il devait faire pour le roi Salomon dans la Maison du Seigneur : les deux colonnes, les volutes des deux chapiteaux qui sont au sommet de ces colonnes, les deux entrelacs pour couvrir les deux volutes des chapiteaux qui sont au sommet des colonnes, les quatre cents grenades pour les deux entrelacs – deux rangées de grenades par entrelacs – pour couvrir les deux volutes des chapiteaux qui sont sur les colonnes, les dix bases et les dix cuves posées sur celles-ci, la Mer avec, sous elle, les douze bœufs, les bassins, les pelles, les bassines à aspersion et tous les autres accessoires. Ce que fit Hirom pour le roi Salomon dans la Maison du Seigneur était en bronze poli. »

6.2. L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
L'architecture religieuse des Phéniciens comprenait deux types de constructions : les sanctuaires, où l'on honorait les dieux, et les tophet, où l'on sacrifiait les enfants. Des vestiges de tophet ont été trouvés dans les cités phéniciennes de Carthage, de Sousse, de Sicile et de Sardaigne, mais jamais encore en Phénicie même. Les sanctuaires étaient de grands espaces sacrés, entourés d'une enceinte sur laquelle les fidèles érigeaient des autels, des stèles, des ex-voto. Sous l'influence de l'Égypte, les temples phéniciens s'entourèrent de monuments annexes : cours, portiques, bassins, greniers, magasins. Une frise égyptienne représentant des uræi, serpents couronnés du disque solaire, décorait le haut des parois du sanctuaire. À Eshmoun, près de Sidon, c'est l'influence perse qui s'est fait sentir sur le temple (ve s. avant J.-C.) : les chapiteaux sont décorés de protomés de taureaux, comme on en voit à Persépolis. L'architecture civile, construite en brique crue et en argile, a complètement disparu. Ce qu'on en sait provient essentiellement des représentations figurées sur les bas-reliefs assyriens. Enserrées dans des fortifications, les maisons phéniciennes étaient surmontées de terrasses et de coupoles. Les auteurs anciens nous disent que les Phéniciens furent des architectes et des urbanistes habiles.

6.3. LA SCULPTURE
Des stèles, des sarcophages ornés de bas-reliefs et quelques statues donnent une idée de la sculpture phénicienne. Là encore, l'influence égyptienne domine. La stèle cintrée de Yehawmilk, roi de Byblos (ve s. avant J.-C.), adorant une déesse coiffée comme la déesse Hathor ; les naos (partie principale du temple, abritant la statue de la divinité), décorés de disques ailés et d'uræus (frises représentant de façon stylisée le serpent) ; la représentation de sphinx sur de multiples reliefs témoignent de cette manière « égyptisante ». Les Phéniciens ont été les inventeurs du sarcophage à cuve parallélépipédique : le sarcophage du roi de Byblos Ahiram (xiiie s. avant J.-C.) en est le premier exemple connu.

6.4. LE TRAVAIL DU MÉTAL ET DE L'IVOIRE
C'est dans la fabrication de vases en métal et d'objets en ivoire que la production artistique phénicienne semble avoir été la plus originale. Dans toutes les cités phéniciennes on a découvert des « patères » (vases à libations) en or, argent et bronze, dont le décor est somptueux. Certaines de ces coupes figurent des alternances d'animaux, d'hommes, de génies et de démons. D'autres portent des scènes de chasse, de guerre et de rites religieux.

 

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LE TIERS ÉTAT

 

 

 

 

 

 

 

tiers état

Consulter aussi dans le dictionnaire : tiers
Cet article fait partie du dossier consacré à la Révolution française.
Sous l'Ancien Régime, ensemble des personnes qui n'appartenaient ni au clergé ni à la noblesse et qui formaient le troisième ordre du royaume.

HISTOIRE
LES ORIGINES DU TIERS ÉTAT
Après la chute de l'Empire romain, la société franque est strictement hiérarchisée, depuis les Francs vivant sous la loi salique, en haut de l'échelle, jusqu'aux esclaves, à l'autre extrémité. Vers le xiie-xiiie s., la société est déjà divisée en trois ordres : ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent.
L'évolution vers cette partition sociale à trois niveaux fondamentaux s’est produite lentement. Durant les dynasties mérovingienne et carolingienne, les seigneurs jouissaient du droit de justice et d'administration sur leurs terres, et étaient les chefs de guerre, mais les rapports de vassalité les plaçaient sous la dépendance du roi. La masse de la population restait vouée à l'obéissance et au travail ; elle était notamment exclue du droit de propriété. Mais, à partir du xe s., les seigneurs ne peuvent plus déplacer les paysans à leur guise, sans respect des liens familiaux. La permanence de familles paysannes sur les terroirs entraîne un certain droit des serfs sur les terres qu'ils cultivent, et l'émergence de communautés villageoises.

Dans les bourgs, l'Église se pose en rivale des seigneurs. L'affaiblissement des institutions municipales jusqu'aux xe et xie s. entraîne la fusion des divers éléments de l'ancienne société gallo-romaine ; la distinction entre francs, gallo-romains, ou ceux qui sont issus d'autres peuples s'efface complètement. Comme les seigneurs dans leurs domaines, les villes obtiennent peu à peu la souveraineté à l'intérieur de leurs remparts, même si les situations restent très diverses selon les cités. Aux xiie et xiiie s., l'autorité royale se renforce (sous Philippe Auguste notamment), tandis que villes et campagnes connaissent un essor remarquable (c'est l'ère des grands défrichements). Recevant des privilèges du roi, les villes deviennent un élément à part de la hiérarchie féodale ; les représentants des villes peuvent être convoqués lors d'états provinciaux, même si ces convocations sont facultatives.

Lorsque, en 1302, Philippe IV le Bel convoque les représentants de certaines villes à une réunion que l'on peut considérer comme les premiers états généraux du royaume, cette accession des villes à un statut qu'elles n'ont jamais encore atteint ne semble pas extraordinaire. Il s'agit pour le roi de France de s'assurer du soutien du royaume dans le conflit qui l'oppose au pape, et de faire plier le clergé. Les villes assurent le roi de leur loyauté, et leurs représentants affirment que Philippe IV doit conserver la « souveraine franchise » du royaume. Même s'il ne s'agissait là, du point de vue du souverain, que d'une entente « tactique » entre la couronne et le tiers état contre le clergé, les représentants du peuple devaient se souvenir de cet important précédent pour chercher à faire entendre leur opinion dans la conduite des affaires du royaume.

Durant la guerre de Cent Ans, le pouvoir monarchique, qui traverse une crise d'une extrême gravité, cherche à s'appuyer sur l'ensemble du royaume pour faire bloc face à l'Angleterre. En 1351, les états généraux réunissent à la fois la langue d'oc (sud du royaume) et la langue d'oïl (nord), mais bien que l'ensemble des sujets soient conviés à députer aux états généraux, aucune émergence marquante du troisième ordre ne se produit. Ce ne fut qu'à partir des états de 1355, qui ne réunissent que le nord du royaume, que le tiers état s'affirme politiquement à travers les figures des chefs parisiens, dont le plus connu est Étienne Marcel. Certains bourgeois de la capitale mettent en effet à profit la situation de crise (le roi Jean le Bon a besoin d'argent, puis, en 1356, il est fait prisonnier par les Anglais lors de la bataille de Poitiers) pour demander l'entrée de représentants du tiers état au conseil royal, le gouvernement du royaume. Mais le reste du royaume ne suit pas les chefs des marchands parisiens dans leurs revendications. L'assassinat d'Étienne Marcel, en 1358, marque le retour à l'ordre. Les conséquences politiques à plus long terme de cette rébellion sont cependant fondamentales. La question des impôts, si importante pour la bourgeoisie marchande, va rester au cœur des revendications du tiers état.


DOMINATION DE LA BOURGEOISIE

À la différence des deux premiers ordres du royaume, le clergé et la noblesse, qui sont des ordres privilégiés, le tiers état ne bénéficie d'aucun privilège particulier. Bien que le tiers soit uni juridiquement, il existe en son sein une hiérarchie que crée la dignité de la fonction exercée. Ainsi, les officiers de justice et de finances, les gradués de l'université, les médecins, les avocats, les financiers et les gens d'affaires se placent devant les négociants, les apothicaires, les laboureurs et les artisans ; les brassiers (ou manouvriers) des villes et des campagnes, les vagabonds et les mendiants se tiennent en bas de l'échelle.

De nombreux antagonismes dressent les membres du tiers les uns contre les autres jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Et la Révolution révélera les solidarités rurales ou urbaines des classes populaires et les liens des notables. Le troisième ordre n'a d'existence politique qu'au sein des états provinciaux et des états généraux, où il est censé être « représenté ». En fait, le monde paysan et le petit peuple des villes n'ont pas de représentants aux états provinciaux (sauf dans la région pyrénéenne) ; dans ces assemblées, dont la constitution est nettement aristocratique (excepté en Languedoc), le tiers ne peut rien, le plus souvent, contre la volonté des ordres privilégiés, que l'on vote par têtes, comme c'est l'usage le plus général, ou par ordres, comme en Bretagne. Aux états généraux, la majorité des députés du tiers sont des officiers royaux et des robins : aux états de 1614-1615, où il envoie 187 députés dont 31 sont nobles et 72 détenteurs de seigneuries, le tiers compte 114 officiers, 18 magistrats municipaux, 30 avocats et seulement 2 marchands et un laboureur ; ainsi, la « bourgeoisie bureaucratique », dont une partie est anoblie ou en voie d'anoblissement, « représente » le tiers.
Cette bourgeoisie, dont les états généraux du xvie s. révèlent la hauteur de vues et l'esprit politique qui l'inspire, exerce une influence sur la législation : en effet, les grandes ordonnances d'Orléans (1561), de Moulins (1566) et de Blois (1579) reprennent en partie les doléances du troisième ordre aux états d'Orléans (1560-61) et de Blois (1576-77). Au plan local et provincial, les députés du tiers participent activement, ainsi qu’ils l’avaient demandé lors des états généraux de 1484, à la rédaction et à la révision des coutumes aux xve et xvie s.

Pendant des siècles, le tiers défend l'ordre monarchique et sert souvent d'appui au pouvoir royal pour briser les résistances ou les prétentions du clergé et de la noblesse, notamment lors des états de 1614-1615. L'hostilité entre la noblesse, fière de son ascendance, et le tiers état, qui fait valoir son rôle économique et social, fait de ce dernier une entité politique désormais clairement opposée à la noblesse. Le tiers exprime ouvertement sa supériorité intellectuelle sur la noblesse lorsque son délégué, Savaron, lieutenant général d'Auvergne, affirme devant le roi que la noblesse a « bien souvent moins de mérite, suffisance et capacité que le tiers état », et que si elle se tient à l'écart des offices royaux, c'est du fait de « l'opinion en laquelle elle a été depuis de longues années que la science et l'étude affaiblissaient le courage ». Les privilégiés du tiers substituent ainsi, à la supériorité de l'hérédité invoquée par les nobles, la hiérarchie des talents et des compétences. Ces premiers contours du passage d'une société d'ordres fondée sur la naissance à une société de classes fondée sur le rôle et l'utilité sociale s'affinent sous les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Cependant, le tiers état reste impuissant politiquement : aucune des demandes des délégués du troisième ordre aux états généraux de 1614-1615 n’est satisfaite.

Beaumarchais conduit à la prison de Saint-Lazare
L'absence de convocation des états généraux entre 1614 et 1789 coïncide avec le mouvement des Lumières et le rejet de l'absolutisme. C’est l'un des facteurs qui favorise la constitution du tiers état en tant que force politique (non unie, certes, mais cependant consciente de sa différence d'avec la noblesse et le haut clergé). L'opuscule de Sieyès, Qu'est-ce que le tiers état ?, rend compte des aspirations du troisième ordre, résumées par une formule devenue fameuse : ce que voulait le tiers état, lui qui était « tout » mais n'avait aucune part au pouvoir, c'était « être quelque chose » dans l'ordre politique.

1789 : LE TIERS ÉTAT AU POUVOIR

Lors de la convocation aux états généraux de 1789, les personnes pouvant assister aux assemblées du tiers état sont définies par la loi comme « tous les habitants des villes, bourgs et campagnes, nés Français ou naturalisés, âgés de vingt-cinq ans, domiciliés et compris au rôle des impositions ». C'est la quasi-totalité des sujets du royaume qui est invitée à élire des députés (seuls les vagabonds et les pauvres sont exclus du vote). Mais, parmi les députés élus ne figure qu'un seul paysan ; la représentation politique du tiers n'a donc que peu à voir avec sa réalité sociale. Les paysans forment en effet au xviiie s. l'immense majorité de la nation : environ 18 millions de paysans sur 28 millions de Français en 1789.
La députation du tiers état, forte de 578 membres, compte environ 200 avocats, une centaine de commerçants, d'industriels et de banquiers, 3 ecclésiastiques (dont l'abbé Sieyès) et 11 nobles (dont Mirabeau). Elle se fait l'apôtre des nouveautés : la « révolution constituante » sera essentiellement l'œuvre des gens de lois qui la dominent.
La haute bourgeoisie, dont le rôle dans la société fut éminent à la veille de 1789 s'efface en effet au profit de la moyenne bourgeoisie, composée des professions libérales, des médecins ou encore des journalistes, qui a dû attendre la Révolution pour jouer le rôle essentiel qu'elle revendiquait, et de la petite bourgeoisie, parfois peu distincte des classes populaires.

Lorsque, le 27 juin 1789, Louis XVI invite le clergé et la noblesse à siéger avec le tiers, Bailly déclare à la tribune de la toute nouvelle Assemblée nationale : « La famille est complète. » Les trois ordres sont donc destinés à se fondre dans cette nouvelle Assemblée, celle de la nation. L'abolition des privilèges, le 4 août 1789, révèle qu'à une société d'ordre (l'Ancien Régime, comme on appelle dès ce moment la monarchie absolue) vient de succéder une société de classes : la position sociale d'un individu ne sera désormais plus déterminée par sa naissance (cas de la noblesse), par l'ordre dans lequel il rentre (cas du clergé) ou par son « absence de naissance » (sens d'origine du mot « ignoble », qui désigne un non-noble, un roturier), mais par sa richesse, son activité économique, son talent. Ainsi que le déclare l'article premier de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, adoptée le 26 août 1789 : « … les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. »

 

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DE L'HOMME - ET DE LA FEMME - PRÉHISTORIQUES

 

 

 

 

 

 

 

DE L'HOMME - ET DE LA FEMME - PRÉHISTORIQUES

Depuis leur fondation au milieu du XIXème siècle, les sciences de la préhistoire ont situé le devenir de la famille humaine dans les 5 ou 7 millions d'années de son existence. Ils ont déployé une rigueur et une inventivité extraordinaires pour faire parler les vestiges rares, disséminés et fragmentaires dont ils disposent.
La théorie de l'évolution conduit à penser l'origine de l'Homme, non comme création, moment ponctuel miraculeux où il serait triomphalement apparu sur la terre, mais comme filiation, qui enracine notre espèce dans l'ensemble du règne animal, dans les embranchements et les buissonnements multiples de l'histoire du vivant. Anthropologues et biologistes se sont attachés à reconstituer la généalogie de l'homme, et les mécanismes mêmes de son devenir : Ardipithecus ramidus, Australopithecus, Homo habilis, erectus, neandertalensis, sapiens... - dessinent, depuis le lointain de la préhistoire africaine, la constellation de nos ancêtres.

Les préhistoriens ont tenté de reconstituer les cultures, les modes de vie et de pensées des Préhistoriques : invention, usage et évolution de l'outillage, formes de l'expression et de la communication, gestes, croyances et rituels que pouvait exprimer l'art ou les sépultures. Les formes et les structures de la vie sociale des premières sociétés humaines - sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs - ont elles aussi été interrogées ; de nouvelles approches ont permis de repenser les relations entre hommes et femmes au Paléolithique, et de réévaluer le rôle de la femme dans la préhistoire.

Texte de la 11ème conférence de l'Université de tous les savoirs réalisée le 11 janvier 2000 par Claudine Cohen
De l'homme (et de la femme) préhistorique
En 1883, l'anthropologue français Gabriel de Mortillet publie Le Préhistorique, une somme du savoir accumulé de son temps sur la préhistoire. Savoir tout neuf encore : seulement deux décennies plus tôt, Boucher de Perthes avait produit, aux yeux de ses contemporains d'abord sceptiques, puis émerveillés, les preuves de l'ancienneté de l'Homme, et démontré que des êtres humains avaient cohabité, en des temps dont aucune écriture n'a conservé la mémoire, avec des animaux aujourd'hui éteints - le Mammouth, l'Ours des Cavernes, le Rhinocéros laineux survivant par des froids glaciaires dans la profondeur des grottes, et armé de frustes "casse-têtes" de silex taillés.
Mortillet s'était employé à donner plus de rigueur à la science commençante, et avait classé selon un ordre typologique et évolutif les cultures humaines de cet homme, que déjà on n'appelait plus "antédiluvien". En 1865 John Lubbock avait forgé les termes de "Paléolithique" pour désigner les cultures de la pierre taillée, les plus anciennes, celles des chasseurs-cueilleurs, et "Néolithique" pour nommer les plus récentes, de la pierre polie et de la terre cuite propres aux premiers temps de la sédentarisation, de l'agriculture et de l'élevage.

L'étude de l'Homme préhistorique de Mortillet se nourrissait des recherches de Boucher de Perthes dans la basse vallée de la Somme, et des magnifiques découvertes de Lartet et Christy dans la vallée de la Vézère et de la Dordogne. S'inspirant de l'évolutionnisme darwinien (ou de ce qu'il croyait en savoir) il avait décrit le devenir linéaire et progressif de l'Homme et de ses cultures, depuis les primitifs bifaces de l'Acheuléen et du Chelléen, jusqu'aux industries de l'Homme de Néandertal (le Moustiérien) et aux cultures solutréennes et magdaléniennes, caractéristiques d'Homo sapiens. Cette progression de la lignée humaine culminait avec l'Homme de Cro-Magnon, un Homme semblable à nous, au front haut et à la stature robuste, découvert en 1868 dans la vallée de la Vézère. Aux racines de cette brillante lignée, Mortillet avait forgé la fiction d'un ancêtre mi-singe mi-homme, l'Anthropopithèque, auquel on attribua une petite industrie de silex éclatés trouvés à Thenay, dans le Loir et Cher, qui devaient bientôt se révéler être de vulgaires cailloux aux cassures naturelles.
Aujourd'hui, en l'an 2000, l'image de l'Homme préhistorique a beaucoup changé. Les idées sur l'évolution se sont modifiées, la Nouvelle Synthèse depuis les années 1930 a récusé l'image d'une évolution comprise comme progrès linéaire, mettant l'accent sur la variation, le buissonnement des formes, et la notion d'une histoire contingente, et imprévisible. D'innombrables découvertes ont enrichi notre vision du passé préhistorique de l'Homme, et ce n'est plus seulement dans le Loir-et-Cher, la vallée de la Somme et de la Vézère, que l'on va chercher ses origines, mais au Moyen Orient et en Europe centrale, aux confins de l'Afrique, de l'Indonésie, de la Chine...

Le regard sur la préhistoire est devenu plus directement ethnologique, et la volonté de mieux connaître dans leur réalité les premières sociétés humaines s'est marquée par de nouvelles exigences de rigueur dans les recherches de laboratoire et de terrain. Celles-ci font appel à un arsenal méthodologique nouveau - fouilles très fines, décapage horizontal des sites, remontages d'outils, méthodes quantitatives pour reconstituer la vie. La préhistoire expérimentale, par la taille et l'utilisation d'outils, en reproduisant les gestes du sculpteur ou du peintre, s'emploie à retrouver les pensées et les démarches opératoires des Hommes de ce lointain passé. Cette approche expérimentale et cognitive vise à livrer une vision plus vivante, plus vraie, plus humaine du passé lointain de notre espèce. Enfin, la vision de l'Homme préhistorique s'est diversifiée, complexifiée, et laisse aujourd'hui la place à une réflexion sur le rôle, les rôles possibles de la femme dans la préhistoire.

Généalogie d'Homo sapiens
"L'Homme descend du Singe", affirmait Darwin, et déjà Lamarck avant lui. La théorie de l'évolution, née au XIXème siècle, a conduit à penser l'origine de l'Homme, non comme création, mais comme filiation, qui enracine notre espèce dans l'ensemble du règne animal. Dès lors, reconstituer la généalogie de l'Homme, c'est réunir et tenter de donner un sens évolutif à tous ces vestiges osseux, baptisés Ardipithecus Ramidus, Australopithecus, Homo habilis, ergaster, rudolphensis, erectus, neandertalensis, sapiens... - qui dessinent, depuis le lointain de la préhistoire africaine, la constellation de nos ancêtres ; c'est interroger la configuration des événements complexes - biologiques, culturels, environnementaux - qui ont eu lieu depuis plus de 5 millions d'années.
La multiplicité des espèces d'Hominidés fossiles connues dès les époques les plus anciennes rend désormais impossible toute conception finaliste et linéaire de ce devenir. C'est un schéma arborescent, buissonnant même, qui rend le mieux compte de la profusion des espèces d'hominidés, parfois contemporaines entre elles, qui nous ont précédés. A lidée dune progression graduelle, on a pu opposer la possibilité de processus évolutifs plus soudains et contingents : ainsi Stephen Jay Gould a pu réaffirmer, après les embryologistes du début du siècle, l'importance pour l'évolution humaine de la néoténie : celle-ci consiste dans la rétention, à lâge adulte, de caractéristiques infantiles ou même fStales, qui peut faire apparaître dans une lignée des formes peu spécialisées qui seront à lorigine de groupes nouveaux. LHomme pourrait bien être un animal néoténique, et dériver dun ancêtre du Chimpanzé qui aurait conservé à lâge adulte les traits du jeune... Un des caractères particuliers de lHomme est en effet le retard de la maturation et la rétention des caractères juvéniles : ce retard se manifeste par certains traits anatomiques : régression de la pilosité, bras courts, tête volumineuse par rapport au reste du corps, gros cerveau, front redressé, régression de la face... - , mais aussi dans sa psychologie et son comportement : longue durée de léducation, goût du jeu, plasticité du système nerveux et capacité de lapprentissage jusque tard dans la vie.... L'acquisition chez l'homme de ces traits, et leur corrélation même, pourrait être explicable par un processus simple (et accidentel) du développement.

A la quête des origines de l'Homme s'est longtemps associée celle du "berceau" de l'humanité, dont Teilhard de Chardin se plaisait à dire qu'il était "à roulettes". On l'a recherché en Asie, en Europe, mais cest l'Afrique qui aujourd'hui s'impose comme le lieu d'enracinement le plus probable de la famille des Hominidés et du genre Homo. Les découvertes des hominidés les plus primitifs connus, les Australopithèques, faites d'abord en Afrique du Sud, puis en Afrique de l'Est conduisent à penser que le berceau de la famille des Hominidés se situe dans ces régions.

La Vallée du grand Rift africain doit elle être considérée comme le lieu d'origine le plus probable de la famille des Hominidés ? Cette thèse est débattue aujourd'hui. Il se peut en effet que les découvertes nombreuses et spectaculaires dans ces sites - ainsi, celle de "Lucy", une Australopithèque très primitive datée de 3 millions d'années, dont les restes presque complets ont été découverts dans le site de Hadar, en Éthiopie en 1974 - s'expliquent plutôt par d'extraordinaires conditions de préservation des fossiles, et des conditions géologiques particulièrement favorables à ce genre de trouvailles. Aujourd'hui, le schéma de "L'East Side Story" selon lequel les premiers Hominidés seraient d'abord apparus à l'est de la Rift Valley, après le creusement de cette faille il y a 7 millions d'années, semble devoir être révisé : une mandibule d'Australopithèque découverte par le paléontologue français Michel Brunet à quelque 2500 km à l'ouest la Rift Valley, au Tchad et contemporaine de Lucy, suggère que l'histoire humaine à cette époque très reculée met en jeu des facteurs environnementaux et comportementaux plus complexes que ceux supposés jusqu'alors. Cette découverte a fait rebondir la question du berceau de l'humanité : elle oblige à penser très tôt en termes de dispersions et de migrations, et à considérer que dès ces époques lointaines du Pliocène, il y a quelque 3 millions d'années, les Hominidés étaient déjà répandus dans une grande partie du continent africain.
Selon les constructions de la biologie moléculaire, c'est entre 5 et 7 millions d'années avant le présent qu'il faut situer l'enracinement commun des Hominidés et des Grands Singes. Les restes d'Ardipithecus ramidus, découverts en Éthiopie, ont été classés en 1994 dans un genre nouveau, que son ancienneté (4,4 millions d'années) semble situer tout près de l'origine commune des grands Singes africains et des premiers Hominidés.

Le tableau de lévolution de la famille humaine inclut de nombreuses espèces d' Australopithèques, ces Hominidés dallure primitive, au front bas, à la démarche bipède, qui ont coexisté en Afrique pendant de longues périodes et dont les vestiges sont datés entre 3,5 et 1 million d'années avant le présent.
Quant aux premiers représentants du genre Homo, ils sont reconnus à des périodes fort anciennes : à Olduvai (Tanzanie) Homo habilis, à partir de - 2,5 millions d'années, a été désigné comme le plus ancien représentant du genre auquel nous appartenons, mais il coexiste peut-être en Afrique avec une deuxième espèce du genre Homo, Homo ergaster.
A partir de -1,7 millions d'années Homo erectus apparaît en Afrique, puis va se répandre dans tout l'Ancien monde : Homo erectus est un Homme de taille plus élevée, au squelette plus lourd et dont le crâne, plus volumineux et plus robuste, a une capacité d'environ 800 cm3. Il va bientôt se répandre dans les zones tempérées du globe, dans le Sud-Est asiatique, en Asie orientale, dans le continent indien et en Europe. Culturellement, il s'achemine vers des sociétés de plus en plus complexes : il développe les techniques de la chasse, domestique le feu, et autour d'1,5 millions d'années invente le biface, qui pour la première fois dans l'histoire humaine manifeste le sens de la symétrie et de l'esthétique.

Les Néandertaliens (Homo neandertalensis) semblent apparaître il y a environ 400 000 ans en Europe occidentale, mais on les trouve aussi au Proche Orient, en Israël et en Irak, entre 100 000 et 40 000 avant le présent. Ces Hominidés au front bas, à la face fuyant en museau, à la carrure massive, mais au crâne dont la capacité cérébrale est proche de la nôtre, parfois même supérieure ont prospéré en Europe de l'Ouest, au Paléolithique moyen (jusqu'il y a 35 000 ans environ), avant d'être brusquement, et de façon encore mal comprise, remplacés par des hommes de type moderne au Paléolithique supérieur. Au Proche-Orient, les choses paraissent plus complexes. Au Paléolithique moyen, les Néandertaliens semblent bien avoir été les contemporains, dans les mêmes lieux, des sapiens archaïques. Pendant plusieurs dizaines de millénaires, ils ont partagé avec eux leurs cultures. Dans ces sites du Proche-Orient, la culture "moustérienne" est associée, non pas comme en Europe aux seuls Néandertaliens, mais à tous les représentants de la famille humaine. En particulier, la pratique de la sépulture est associée non à tel type biologique d'hominidé mais à ce qu'on peut appeler la culture moustérienne, qui leur est commune.
Histoire d'amour, de guerre ou... de simple cohabitation? Sapiens et Néandertaliens ont-ils pu coexister dans les mêmes lieux, avoir, à quelques variantes près, la même culture et les mêmes rituels funéraires, sans qu'il y ait eu d'échanges sexuels entre eux ? Pour certains, il pourrait s'agir de deux races d'une même espèce, donc fécondes entre elles, et les Néandertaliens auraient pu participer au patrimoine génétique de l'homme moderne. D'autres refusent cette hypothèse, sur la foi de l'étude récente d'un fragment d'ADN de Néandertalien, qui paraît confirmer - mais de manière encore fragile - la séparation des deux espèces, et donc l'impossibilité de leur interfécondité.

Les avancées de la génétique et de la biologie moléculaire ont conduit à poser en termes nouveaux la question de l'origine d'Homo sapiens et de la diversité humaine actuelle. Au milieu du XXème siècle, Franz Weidenreich, se fondant sur l'étude des Hominidés fossiles de Chine, les "Sinanthropes", considérait qu'"il doit y avoir eu non un seul, mais plusieurs centres où l'homme s'est développé ". Selon lui, la part trop importante faite aux fossiles européens avait masqué l'existence d'importantes particularités locales chez les Hominidés du Paléolithique inférieur (par exemple entre les Sinanthropes et les Pithécanthropes de Java). Au cours de l'évolution parallèle de ces groupes isolés les uns des autres par des barrières géographiques, les différences déjà présentes à ce stade ont pu se perpétuer jusqu'aux formes actuelles. Ces idées restent aujourd'hui à la source des approches "polycentristes" qui tentent de reconstituer le réseau complexe des origines des populations humaines actuelles, héritières selon eux de formes locales d'Homo erectus, remontant à 500 000 ans, voire 1 million d'années. Cette approche, qui privilégie l'étude des fossiles asiatiques, se donne pour une critique des mythes "édéniques" en même temps que de l'eurocentrisme qui a longtemps prévalu dans l'étude de la diversité au sein de l'humanité actuelle et fossile.
Face à ces positions "polycentristes", les tenants du "monocentrisme" défendent la thèse d'un remplacement rapide des formes d'hominidés primitifs par des Homo sapiens anatomiquement modernes : ils s'efforcent, à partir de l'étude des différences morphologiques, mais aussi des données de la biologie moléculaire, de reconstituer l'origine unique de toutes les populations humaines. Ces études ont abouti à un calcul des "distances génétiques" entre les populations actuelles, et avancé l'hypothèse d'une "Ève africaine" qui serait la "mère" commune de toute l'humanité

La thèse de l'origine unique et africaine de l'espèce Homo sapiens, il y a quelque 200 000 ans, irait dans le sens d'une séparation récente des populations humaines actuelles, et d'une différence très faible entre elles. Mais elle demande à être confirmée, non seulement par de nouvelles expériences et un échantillonnage rigoureux, mais aussi par les témoignages paléontologiques, rares à cette époque dans ce domaine géographique.

La mise en place de l'arbre généalogique de la famille humaine au cours de l'histoire de la paléoanthropologie et de la préhistoire reste aujourd'hui encore l'objet de discussions, qui concernent tant les schèmes évolutifs et les processus environnementaux que les critères biologiques et culturels qui y sont à l'Suvre. Lhistoire de la famille humaine apparaît fort complexe dès ses origines : aux racines de l'arbre généalogique, entre 4 millions et 1 million d'années, les Hominidés se diversifient en au moins deux genres (Australopithecus et Homo) et un véritable buissonnement d'espèces, dont certaines ont été contemporaines, parfois dans les mêmes sites. La multiplication des découvertes, l'introduction des méthodes de classification informatisées, et les bouleversements des paradigmes de savoir, ont abouti à rendre caduque la recherche d'un unique "chaînon manquant" entre l'Homme et le singe. L'espèce Homo sapiens a été resituée dans le cadre d'une famille qui a connu une grande diversification dans tout l'Ancien Monde. Que la plupart des espèces d'Hominidés se soient éteintes est un phénomène banal dans l'histoire du vivant, et ne signifie certainement pas que la nôtre fût la seule destinée à survivre. Plusieurs dizaines de milliers d'années durant, les Néandertaliens ont prospéré et parfois même cohabité avec notre espèce - et ils se sont éteints, comme d'ailleurs la plupart des espèces vivantes, il y a seulement un peu plus de 30 000 ans, pour des raisons qui restent inconnues. Mais ils auraient pu survivre, et la vision que nous avons de nous-mêmes en eût sans doute été fortement modifiée...

Le devenir des cultures humaines
"L'évolution [humaine] a commencé par les pieds"... aimait à dire par provocation André Leroi-Gourhan, insistant sur le fait que l'acquisition la bipédie précède dans l'histoire humaine le développement du cerveau.
De fait, des découvertes récentes ont montré que la bipédie a sans doute été acquise très tôt dans l'histoire de la famille humaine, il y a 3 ou 4 millions d'années. Les études menées sur la locomotion des Australopithèques ont conclu que ceux-ci marchaient déjà sur leurs deux pieds, même s'il leur arrivait parfois de se déplacer par brachiation - en se suspendant à l'aide de leurs bras. Les traces de pas découvertes en 1977 à Laetolil (Tanzanie ) et datées de 3,6 millions d'années sont bien celles de deux individus parfaitement bipèdes, marchant côte à côte... Elles ont confirmé le fait que la station redressée et la marche bipède étaient déjà acquises par ces Hominidés primitifs, - bien avant que la taille du cerveau n'atteigne son développement actuel.

Le développement du cerveau est certainement le trait le plus remarquable de la morphologie humaine. Des moulages naturels d'endocrânes fossiles - comme celui de lenfant de Taung, découvert en 1925 - ou des moulages artificiels obtenus à partir de limpression du cerveau sur la paroi interne du crâne dautres Hominidés fossiles ont permis de suivre les étapes de cette transformation du volume cérébral, de l'irrigation et de la complexification des circonvolutions cérébrales au cours de l'évolution des Hominidés. La question reste cependant posée du "Rubicon cérébral" - elle implique qu'il existerait une capacité endocrânienne au-delà de laquelle on pourrait légitimement considérer qu'on a affaire à des représentants du genre Homo, dignes d'entrer dans la galerie de nos ancêtres... La définition, longtemps discutée, d'Homo habilis comme premier représentant du genre humain, a fait reculer cette frontière à 600 cm3... et peut-être même encore moins : il faut donc bien admettre que le développement du cerveau n'a pas été l'unique "moteur" du développement humain : il s'associe à d'autres traits anatomiques propres à l'homme, station redressée, bipédie, morphologie de la main, fabrication et utilsation d'outils, usage d'un langage articulé...

La main humaine a conservé le schéma primitif, pentadactyle, de l'extrémité antérieure des Vertébrés quadrupèdes. La caractéristique humaine résiderait dans le fait que chez l'Homme le membre antérieur est totalement libéré des nécessités de la locomotion. Mise en rapport avec le développement du cerveau, la libération de la main ouvre à l'Homme les possibilités multiples de la technicité. L'avènement d'une "conscience" proprement humaine se situerait donc du côté de ses productions techniques.
L'outil est-il autant qu'on le pensait naguère porteur de la différence irréductible de l'homme ? Éthologistes, préhistoriens et anthropologues ont cherché à comparer, sur le terrain archéologique ou expérimental les "cultures" des Primates et celles des premiers Hominidés fossiles. Ils proposent des conclusions beaucoup plus nuancées que les dichotomies abruptes de jadis. Si l'outil définit l'Homme, l'apparition de l'Homme proprement dit ne coïncide plus avec celle de l'outil. Certains grands Singes savent utiliser et même fabriquer des outil. L'étude fine de la technicité des Panidés a également conduit à en observer des formes diversifiées dans différents groupes géographiquement délimités, et certains chercheurs n'hésitent pas à parler de "comportements culturels" chez ces Singes. D'autre part, les premières industries de pierre connues sont probablement l'Suvre des Australopithèques : ces hominidés au cerveau guère plus volumineux que celui d'un gorille sont-ils les auteurs des "pebble tools" ou des industries sur éclats vieilles d'environ 2,5 millions d'années - qui ont été trouvés associées à eux dans certains sites africains ? Beaucoup l'admettent aujourd'hui ... mais d'autres restent réticents à attribuer ce trait culturel à un Hominidé qui ne se situe pas dans notre ascendance ! Il a donc fallu repenser les "seuils" qui naguère semblaient infranchissables, non seulement entre grands Singes et premiers Hominidés, mais aussi entre les différents représentants de la famille humaine.
L'Homme seul serait capable de prévision, d'intention : Il sait fabriquer un outil pour assommer un animal ou découper ses chairs -et, plus encore, un outil pour faire un outil. Instrument du travail, l'outil est lui-même le produit d'un acte créateur. Si les vestiges osseux sont rares et se fossilisent mal, d'innombrables silex taillés, des primitifs "galets aménagés" aux élégantes "feuilles de laurier" solutréennes et aux pointes de flèches magdaléniennes permettent de suivre à la trace les chemins qu'ont empruntés les Hommes, d'évaluer leurs progrès dans la conquête et la maîtrise de la nature, de percevoir la complexité croissante de leurs échanges et de leurs communications.
Les "cultures" préhistoriques ont dans le passé été caractérisées, presque exclusivement, par l'outillage lithique qui les composent. Le Moustérien, le Solutréen, le Magdalénien, ce sont d'abord des types d'outils et de techniques lithiques décrits, inventoriés, étudiés dans leur distribution statistique. Cependant les approches contemporaines tendent à élargir cette notion de "cultures" en mettant en lumière d'autres traits culturels importants, inventions techniques essentielles comme celle du feu, de l'aiguille et du poinçon, de la corde, et du tissage, structures d'habitat, organisation du groupe social, division du travail...
Aux périodes les plus récents du Paléolithique supérieur, l'art, mobilier ou rupestre, traduit le fait que l'homme a désormais accès au symbolique, à la représentation. Innombrables sont les objets en ivoire, en os ou en bois de renne, sculptés ou gravés découverts sur les sites préhistoriques, et témoignant de la fécondité artistique des chasseurs cueilleurs de la préhistoire, et de ce que ces primitifs du Paléolithique avaient un talent et une sensibilité dartistes, très proches en somme de celles de lHomme daujourdhui.
Devant ces figurations animales et humaines ou ces signes abstraits, le problème se pose de leur signification : labbé Breuil nhésitait pas à prêter un sentiment religieux à ses auteurs, et à interpréter les figures et les symboles sculptés, gravés, dessinés ou peints du Paléolithique comme la manifestation de cultes animistes et de rituels chamaniques, que l'on retrouverait chez certains peuples actuels. La thèse du chamanisme a fait l'objet d'importantes critiques, elle a pourtant été récemment reprise par le préhistorien français Jean Clottes et l'anthropologue sud-africain David Lewis-Williams, qui proposent d'interpréter les symboles de l'art paléolithique en s'inspirant de ceux du chamanisme, lisibles selon eux dans l'art rupestre des Bushmen d'Afrique australe. Cette interprétation, étayée aussi par des arguments neuro-physiologiques, ne laisse pas d'être fragile, précisément par l'universalité qu'elle suppose, excluant les lectures de cet art qui viseraient à prendre en compte son contexte particulier et son symbolisme propre
La faculté symbolique dont témoigne l'art est sans aucun doute liée aux possibilités de l'échange et de la parole. On sait que certaines régions du cerveau humain sont dévolues à la parole et le développement de ces aires cérébrales a pu être observé, dès Homo habilis, voire même peut-être chez les Australopithèques. Certaines caractéristiques des organes de la phonation (larynx, apophyses de la mandibule pour linsertion de la langue, résonateurs nasaux) sont également invoquées, mais beaucoup dincertitudes subsistent : le grognement, le cri, le chant, ont-ils été les formes primitives de l'expression humaine ? Le langage "doublement articulé" - au niveau phonétique et sémantique - existe-t-il déjà aux stades anciens du genre Homo, voire dès Australopithecus, ou apparaît-il seulement avec l'Homme moderne ? Le langage humain résulte-t-il d'un "instinct" déterminé génétiquement qui dès les origines de la famille humaine nous distingue déjà des autres primates ? ou faut-il le considérer comme un produit de la société et de la culture, contemporain de la maîtrise des symboles de l'art ?
Nouveaux regards sur la femme préhistorique
Le XIXème siècle n'avait pas donné une image très glorieuse de la femme préhistorique. Le héros de la préhistoire, de Figuier à Rosny, cest l'Homme de Cro-Magnon, armé d'un gourdin, traînant sa conquête par les cheveux pour se livrer à d'inavouables orgies dans l'obscurité de la caverne& La sauvagerie des "âges farouches" est alors prétexte à des allusions à la brutalité sexuelle, au viol. Cet intérêt pour les mSurs sexuelles des origines est sans doute l'envers de la pruderie d'une époque. Il rejoint celui que l'on commence à porter aux ténèbres de l'âme, aux pulsions primitives, inconscientes, qui s'enracinent dans les époques primitives de l'humanité.
Notre regard aujourdhui semble se transformer. Notre héros de la préhistoire, c'est une héroïne, Lucy, une Australopithèque découverte en 1974 dans le site de Hadar en Ethiopie et qui vécut il y a quelque 3 millions d'années. Innombrables sont les récits qui nous retracent les bonheurs et les aléas de son existence. Signe des temps : la femme a désormais une place dans la préhistoire.
Les anthropologues ont renouvelé l'approche de la question des relations entre les sexes aux temps préhistoriques en mettant l'accent sur l'importance, dans le processus même de l'hominisation, de la perte de l'oestrus qui distingue la sexualité humaine de celle des autres mammifères. Tandis que l'activité sexuelle chez la plupart des animaux, y compris les grands Singes, est soumise à une horloge biologique et hormonale, celle qui détermine les périodes de rut - la sexualité humaine se situe sur le fond d'une disponibilité permanente. Cette disponibilité fut sans doute la condition de l'apparition des normes et des interdits qui dans toutes les sociétés limitent les usages et les pratiques de la sexualité. Peut-être a-t-on vu alors naître des sentiments de tendresse, s'ébaucher des formes de la vie familiale, de la division du travail - et s'établir les règles morales, l'interdit de l'inceste et les structures de la parenté dont les anthropologues nous ont appris quils se situent au fondement de toute culture.

Depuis environ trois décennies, des travaux conjugués d'ethnologie et de préhistoire ont remis en cause les a priori jusque là régnants sur linanité du rôle économique et culturel des femmes dans les sociétés paléolithiques. Les recherches des ethnologues sur les Bushmen dAfrique du Sud ont ouvert de nouvelles voies pour la compréhension des modes de vie et de subsistance, des structures familiales et de la division sexuelle du travail chez les peuples de chasseurs-cueilleurs. Dans ces groupes nomades, les femmes, loin d'être passives, vouées à des tâches subalternes, immobilisées par la nécessité délever les enfants, et dépendantes des hommes pour l'acquisition de leur subsistance, jouent au contraire un rôle actif à la recherche de nourriture, cueillant, chassant à loccasion, utilisant des outils, portant leurs enfants avec elles jusquà lâge de quatre ans, et pratiquant certaines techniques de contrôle des naissance (tel que l'allaitement prolongé). Ces études ont conduit les préhistoriens à repenser l'existence des Homo sapiens du Paléolithique supérieur, à récuser les modèles qui situaient la chasse (activité exclusivement masculine) à lorigine de formes de la vie sociale, et à élaborer des scénarios plus complexes et nuancés, mettant en scène la possibilité de collaborations variées entre hommes et femmes pour la survie du groupe.

La figure épique de Man the Hunter, le héros chasseur poursuivant indéfiniment le gros gibier a vécu. Il faut désormais lui adjoindre celle de Woman the gatherer, la femme collectrice (de plantes, de fruits, de coquillages). Larchéologue américain Lewis Binford est allé plus loin en insistant sur l'importance au Paléolithique des activités, non de chasse, mais de charognage, de dépeçage, de transport et de consommation de carcasses d'animaux morts, tués par d'autres prédateurs. Des preuves dactivités de ce type se trouveraient dans la nature et la distribution des outils de pierre sur certains sites de dépeçage, et dans la sélection des parties anatomiques des animaux consommés. Si tel est le cas, des femmes ont pu participer à ces activités, et être, tout autant que les hommes, pourvoyeuses de nourriture.
Il se peut aussi que, contrairement aux idées reçues, les femmes aient été très tôt techniciennes, fabricatrices d'outils quelles se soient livrées par exemple à la taille des fines industries sur éclats qui abondent à toutes les époques du Paléolithique -, qu'elles aient inventé il y a quelque 20 000 ans, la corde et l'art du tissage de fibres végétales, dont témoignent les parures et les vêtements qui ornent certaines statuettes paléolithiques : la résille qui coiffe la "dame à la capuche" de Brassempouy, le "pagne" de la Vénus de Lespugue, les ceintures des Vénus d'ivoire de Kostienki, en Russie&

Ces Vénus paléolithiques nous donnent-elles pour autant une image réaliste de la femme préhistorique ? Si tel était le cas, il faudrait croire, comme le disait avec humour Leroi-Gourhan, que la femme paléolithique était une nature simple, nue et les cheveux bouclés, qui vivait les mains jointes sur la poitrine, dominant sereinement de sa tête minuscule lépouvantable affaissement de sa poitrine et de ses hanches &Ces Vénus ont suscité une multitude d'interprétations - tour à tour anthropologiques, physiologiques, voire gynécologiques, religieuses, symboliques. Certains, s'appuyant sur l'abondance dans lart paléolithique des images sexuelles et des objets réalistes - vulves féminines ou phallus en érection, scènes d'accouplement, corps de femmes dont les seins, les fesses et le sexe sont extraordinairement soulignés, y ont vu l'expression sans détour de désirs et de pratiques sexuels, en somme l'équivalent paléolithique de notre pornographie&

Des études féministes ont mis en cause le fait, jusque là donné pour une évidence, qu'il puisse s'agir d'un art fait par des hommes et pour des hommes. Chez les Aborigènes australiens, l'art sacré est en certaines occasions réservé aux femmes. Si on admet que l'art paléolithique a pu avoir une fonction rituelle et religieuse, ses figurations et ses objets pourraient avoir été destinés, plutôt qu'à un usage exclusivement masculin, à l'usage des femmes ou à l'initiation sexuelle des adolescentes. L'ethnologue californienne Marija Gimbutas a reconnu dans ces Vénus paléolithiques des images de la "Grande Mère", figure cosmogonique, symbole universel de fécondité, qui se retrouve au Néolithique et jusqu'à l'Age du Bronze dans toute l'Europe : ces sociétés dont les religions auraient été fondées sur le culte de la "Grande Déesse" auraient connu, de manière continue jusqu'à une époque relativement récente, des formes de pouvoir matriarcales et des formes de transmission matrilinéaires, avant d'être remplacées par des structures sociales à dominance masculine et des religions patriarcales. Cette construction, qui reprend la thèse du matriarcat primitif à lappui de thèses féministes, reste pourtant fragile : lhistoire ultérieure ne nous montre-t-elle pas que le culte de la mère peut exister dans des religions à dominance masculine, et dans des sociétés comportant une bonne part de misogynie ?

Quoi quil en soit, limage de la femme du Paléolithique a changé. Sil reste souvent à peu près impossible de désigner précisément ce qui dans les rares vestiges de la préhistoire, ressortit à lactivité de lun ou lautre sexe, ces nouvelles hypothèses et ces nouveaux savoirs, qui ne sont pas sans liens avec les transformations de nos sociétés, nous livrent une image plus vivante, plus colorée, plus ressemblante peut-être, de la femme des origines.

Conclusion
Comme tous les savoirs de l'origine, la préhistoire est un lieu inépuisable de questionnements, de rêves et de fantasmes. Elle représente un monde à la limite de la rationalité et de l'imaginaire, où peut s'exprimer le lyrisme, la fantaisie, l'humour, l'érotisme, la poésie. Mais l'imagination, en ce domaine, ne saurait être réduite à une combinatoire de thèmes fixés, archétypes ou lieux communs. Elle invente, elle crée, elle se renouvelle en fonction des découvertes et des événements, mais aussi des représentations prégnantes en un moment et dans un contexte particulier.

La préhistoire est une science interdisciplinaire, qui mobilise la géologie, la biologie, l'archéologie, l'ethnologie, l'histoire de l'art& et qui s'enrichit des développement de tous ces savoirs. Mais elle est avant tout une discipline historique, dont les documents sont pourtant beaucoup plus pauvres que ceux de l'histoire : ce sont des traces, des vestiges fragmentaires et muets, auxquels il faut donner sens, et dont l'interprétation est un lieu privilégié de projection de nos propres cadres mentaux et culturels.
Cest pourquoi on peut prophétiser sans risque que l'humanité préhistorique du XXIème siècle ne ressemblera pas à celle du XIXème ou du XXème siècle. Non seulement parce que des découvertes, suscitées ou inattendues, surgiront du terrain ou du laboratoire. Mais aussi parce que nos sociétés elles-mêmes, et la conscience que nous en avons, changeront elles aussi. Car l'Homme préhistorique a une double histoire : la sienne propre, et celle de nos représentations.

 

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L'HOMME -ÉVOLUTION

 

 

 

 

 

 

 

homme
(latin homo, -inis)

Consulter aussi dans le dictionnaire : homme
Cet article fait partie du dossier consacré à l'évolution.
Primate caractérisé par la station verticale, par le langage articulé, un cerveau volumineux, des mains préhensiles, etc.

ANTHROPOBIOLOGIE
INTRODUCTION

En dépit de la position tout à fait particulière au sein du monde vivant que lui confèrent la richesse de sa culture et l'incomparable diversité de ses comportements, l'espèce humaine est néanmoins une espèce animale. Dans la classification biologique, l'homme est un mammifère de l'ordre des primates et de la famille des hominidés, famille qui comprend également ses ancêtres fossiles. En outre, les recherches actuelles sur l'évolution de la lignée humaine conduisent à classer dans la même famille l’orang-outan, le gorille et le chimpanzé, abolissant ainsi certaines frontières biologiques entre l'homme et les grands singes.
Puisque, du point de vue de la biologie, l'être humain est un animal, il doit être défini en fonction des autres espèces animales et selon les caractéristiques qui lui sont propres. Du point de vue des sciences de l'évolution, il possède en outre une histoire, dont les origines remontent à plusieurs millions d'années : la recherche de ces origines, ainsi que l'étude de cette histoire font l'objet d'une discipline particulière, la paléontologie humaine, qui s'appuie sur d'autres disciplines, telles que les sciences de la préhistoire, la génétique et la primatologie.

LA PLACE DE L'HOMME DANS LE MONDE ANIMAL

Doué d'intelligence et communiquant par le langage, l'homme se caractérise également par son cerveau volumineux (dont la masse, rapportée à la masse totale du corps, est la plus importante parmi les animaux vertébrés), par ses mains, qui permettent la manipulation fine d'objets, et par sa station debout, avec une marche sur deux jambes (bipédie). L'ensemble de ces particularités anatomiques et comportementales le distinguent de ses plus proches parents actuels, les chimpanzés.

CLASSIFICATION

Au sein de la classe des mammifères, l'espèce humaine appartient à l'ordre des primates, que l'on divise en deux ensembles, celui des strepsirrhiniens, formé par les lémuriens (jadis appelés prosimiens), les galagos et les loris, et celui des haplorrhiniens, les tarsiers et les « singes » (anciennement simiens). La classification des primates a beaucoup varié depuis l'identification du groupe par le Suédois Carl von Linné (1707-1778). On en a définitivement exclu certains animaux (comme les chauves-souris), mais de nombreux savants du xixe s., tel le Britannique Richard Owen (1804-1892), en ont également retiré l'homme, qu'ils ne souhaitaient pas classer parmi les singes.
Dans le modèle de classification qui tend à s'imposer actuellement, l'homme est bien classé parmi les haplorrhiniens, au sein d'un groupe qui englobe aussi les grands singes (singes anthropomorphes, ou anthropoïdes, tels les chimpanzés). Jusqu'à la fin des années 1990, le modèle dominant séparait ce groupe en trois familles, celle des hylobatidés (gibbons et siamangs), celle des pongidés (orang-outan, gorille et chimpanzé) et celle des hominidés (homme).

LES HOMINOÏDES ET L'HOMME

Les données paléontologiques recueillies au cours des années 1990, ainsi que des études de biologie moléculaire, rapprochent les premiers ancêtres de l'homme (genre Australopithecus ou Ardipithecus) de ceux des grands singes. On a ainsi créé un nouvel ensemble pour regrouper les hommes, les grands singes et leurs ancêtres fossiles, sous le nom d'hominoïdes (terme jadis réservé aux seuls hommes).
Le groupe des hominoïdes rassemble deux petites familles : la famille des hylobatidés (gibbons) et celle des hominidés, divisée elle-même en deux sous-familles, celle des ponginés (orangs-outans) et celle des homininés (gorille, chimpanzé et homme).
On sait que les hominoïdes étaient autrefois plus diversifiés (au cours d'une période s'étendant entre −15 et −2 millions d'années). C'est particulièrement vrai pour les hominines, tribu de la sous-famille des homininés, réduite aujourd'hui à notre seule espèce (Homo sapiens), mais dont il existe plusieurs représentants fossiles.

L'ASCENDANCE DE L'HOMME

Après Aristote (384-322 avant J.-C.), qui décrit et classe de nombreuses espèces animales, et jusqu'au xixe s., les savants considèrent l'homme comme le but ultime d'une création divine et le placent, seul, au sommet de l'échelle des êtres. Quelques-uns, toutefois, tels Galien (130-200), puis Linné, soulignent sa grande ressemblance avec les singes. Pour Charles Darwin (1809-1882), fondateur de la théorie de l'évolution, comme pour Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829), auteur des premières idées évolutionnistes, il ne fait plus de doute que l'homme descend du singe.
En outre, Darwin s'oppose à toute idée de hiérarchie au sein du monde vivant : il n'y voit que le résultat de variations aléatoires conduisant à la diversification des espèces sous l'effet des contraintes extérieures (ce qu'il appelle la « sélection naturelle »). Pourtant, une fois ses idées évolutionnistes admises, l'homme est encore perçu comme une espèce unique, supérieure, issu en droite ligne d'un « chaînon manquant », intermédiaire entre la lignée simienne et la lignée humaine.
Aujourd'hui, si la quête du chaînon manquant peut paraître vaine (aucun être fossile ne s'est vu attribuer ce statut), l'évolution des ancêtres et des proches parents de l'homme n'est plus perçue comme une voie rectiligne, le long de laquelle les caractères primitifs (mode de vie arboricole, petite taille, petit cerveau…) laissent progressivement la place à des caractères humains. Au contraire, les voies évolutives apparaissent multiples, les caractères typiquement humains deviennent incertains et les espèces se multiplient au rythme des découvertes.

PALÉONTOLOGIE ET PRÉHISTOIRE
Les outils de pierre taillée, œuvres des ancêtres de la lignée humaine, sont connus depuis l'Antiquité. Pourtant, il faut attendre le xixe s. pour voir la naissance d'une véritable science ayant pour objet l'histoire de l'homme et de son « industrie » (outils et autres vestiges de son activité) avant le développement des premières civilisations. Cette science, qui regroupe aujourd'hui plusieurs disciplines, est la préhistoire.
Le Français Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes (1788-1868) soutient que les pierres taillées retrouvées à côté d'ossements fossiles sont l'œuvre d'hommes préhistoriques. Édouard Lartet (1801-1871), puis Gabriel de Mortillet (1821-1898) définissent la succession des périodes de la préhistoire. La publication de Lartet, Sur l'ancienneté géologique de l'espèce humaine (1860), est considérée comme l'ouvrage fondateur de la paléontologie humaine. L'abbé Henri Breuil (1877-1961) étudie les vestiges archéologiques et les peintures rupestres, interprétant leur évolution.

LES DÉCOUVERTES DE FOSSILES
Au xixe s., le premier parent fossile de l'homme moderne dont on étudie des ossements est l'homme de Neandertal, découvert en 1856. En 1891, sur l'île de Java (Indonésie), un Néerlandais, Eugène Dubois, découvre un fossile baptisé « pithécanthrope », qui se voit attribuer le nom latin de Pithecanthropus erectus, mais que l'on nommera ensuite Homo erectus, en le classant dans le même genre que l'homme moderne, le genre Homo. Les paléontologues qui consacrent leurs travaux aux fossiles humains et pré-humains deviennent des paléoanthropologues.
Le premier australopithèque est découvert en 1924, en Afrique du Sud, par Raymond Dart (1893-1988). Après de longues controverses, les australopithèques sont reconnus, dans les années 1950, comme les plus anciens représentants de la lignée humaine, ce que confirme la découverte, par Mary Leakey (1913-1996) et Louis Leakey (1903-1972) d'un squelette d'australopithèque associé à des outils de pierre taillée, dans les gorges d'Olduvai, en Tanzanie. De nombreux autres hominidés fossiles seront mis au jour sur le continent africain.

L'ANTHROPOLOGIE MOLÉCULAIRE

Chacun des chromosomes de nos cellules est constitué d'une longue molécule d'ADN (associée à des protéines). Cet ADN est le support des gènes, qui représentent à la fois le plan d'édification de chaque organisme et les fondements de ses caractères et de ses aptitudes. C'est sur les molécules d'ADN que portent les mutations génétiques qui, lorsqu'elles concernent les cellules reproductrices, peuvent être transmises d'une génération à l'autre. Certaines mutations consistent en des modifications ponctuelles n'ayant pas de conséquence néfaste sur l'individu qui les porte. Elles peuvent s'additionner régulièrement au cours du temps. Ainsi, l'anthropologie moléculaire peut-elle estimer le degré de parenté entre les individus, les populations et les espèces, en fonction des variations observées au sein de portions données de l'ADN, ou des protéines formées à partir de celles-ci.
À la lumière des données recueillies par l'anthropologie moléculaire, les grands singes africains (chimpanzé, gorille) apparaissent plus proches de l'homme que des autres singes. En outre, les mutations ponctuelles s'accumulent à un rythme que les généticiens estiment stable sur de longues périodes. Cette véritable « horloge moléculaire » permet de dater (avec toutefois un large degré d'approximation) le moment où la lignée des grands singes s'est séparée de celle de l'homme. Ainsi, la lignée humaine pourrait-elle avoir divergé de celle des grands singes il y a 8, voire 10 millions d'années, une période pour laquelle on dispose de peu d'indices fossiles.
L'analyse particulière de l'ADN des mitochondries, ces éléments des cellules qui sont transmis par la mère et non par le père (car elles sont absentes de la partie du spermatozoïde qui pénètre l'ovule lors de la fécondation), indique que, si certains ancêtres ont pu migrer hors d'Afrique, notre propre espèce, Homo sapiens, serait apparue en Afrique. C'est le modèle génétique de l'« Ève mitochondriale ».

AUTRES APPROCHES DE L'ÉVOLUTION DE L'HOMME
La compréhension des mécanismes d'apparition de la lignée humaine se fonde en grande partie sur l'étude des conditions écologiques qui pouvaient régner en Afrique il y a 5 à 10 millions d'années. En effet, conformément à la théorie de l'évolution, les conditions écologiques (climat, ressources alimentaires, compétition avec d'autres espèces…) jouent un rôle fondamental dans l'expression de nouveaux caractères adaptatifs et dans l'apparition d'espèces nouvelles.

L'EAST SIDE STORY, UN SCÉNARIO ABANDONNÉ
En 1983, le Français Yves Coppens propose un modèle explicatif de l'origine de la lignée humaine à l'est du continent africain. Il y a environ 8 millions d'années, l'effondrement de la vallée du Rift (qui s'étend de la mer Rouge au Mozambique et parcourt l'est africain) et le soulèvement de la bordure occidentale de cette vallée entraînèrent des changements climatiques. L'est du continent africain s'assécha et se couvrit de savanes, alors que l'ouest demeurait humide et forestier.
Selon cette théorie, les ancêtres communs des hommes et des grands singes auraient évolué séparément de part et d'autre du Rift : à l'ouest, ils seraient demeurés arboricoles, alors qu'à l'est l'environnement faiblement arboré aurait favorisé l'acquisition de caractères pré-humains, notamment la marche bipède. Ce scénario, baptisé par son auteur East Side Story, a été réfuté par Yves Coppens lui-même (2003) à la suite de la découverte de deux représentants de la lignée humaine à l’ouest du Rift, au Tchad : Abel (un australopithèque, baptisé Australopithecus bahrelghazali), en 1995, et Toumaï (Sahelanthropus tchadensis, un membre de la lignée humaine âgé de 7 millions d’années, en 2001.

L'ÉTUDE DES GRANDS SINGES
Puisque les chimpanzés et les gorilles sont les plus proches parents actuels de l'homme, l'étude précise de leurs aptitudes et de leurs comportements peut aider les paléoanthropologues à comprendre certaines étapes de l'évolution de l'homme.
La Britannique Jane Goodall (née en 1934) a été la première à entreprendre des études sur le terrain (en Tanzanie) du comportement des chimpanzés : ses observations révèlent une organisation sociale et des aptitudes à l'apprentissage (utilisation d'outils) insoupçonnées. D'autres primatologues, comme l'Américaine Dian Fossey (1932-1985) qui étudie les gorilles de montagne au Ruanda, contribuent à réduire l'ampleur du fossé social et culturel traditionnellement placé entre l'homme et les grands singes africains.
En outre, on reconnaît, depuis 1929, deux espèces chez les chimpanzés : le chimpanzé commun (Pan troglodytes) et le chimpanzé « nain », ou bonobo (Pan paniscus). Le bonobo n'a été observé pour la première fois dans son habitat naturel (forêt du sud du fleuve Congo) qu'au cours des années 1970 : outre son comportement social, très « humain », il présente la caractéristique d'être aussi à l'aise dans les arbres qu'au sol, où il marche redressé, ce qui le rend à la fois plus arboricole et plus bipède que les autres grands singes. Ainsi, la locomotion dans les arbres n'interdit-elle pas la bipédie, elle semblerait même dans ce cas la favoriser, la suspension par les bras permettant le redressement du corps.

LE CLADISME
Mis au point par l'Allemand William Hennig (1913-1976), le cladisme est une méthode de classification des espèces qui se fonde sur les caractères évolués hérités d'un ancêtre commun. Ainsi, les plumes représentent le caractère évolué, hérité d'un ancêtre reptile (un dinosaure), qui suffit à identifier le groupe des oiseaux. Cette forme de classification, qui recherche les parentés exclusives entre les espèces pour les regrouper, confirme notamment la proximité entre l'homme et les chimpanzés.

L'ORIGINE DES LANGUES
En comparant les quelques milliers de langues parlées actuellement dans le monde, les linguistes peuvent les regrouper en familles. Or, depuis le milieu des années 1990, l'Américain Merritt Ruhlen soutient, sur la base d'une recherche des mots partagés par toutes les familles de langues actuelles, que celles-ci dérivent d'une seule langue ancestrale, d'origine africaine.

ORIGINE ET ÉVOLUTION DE LA LIGNÉE HUMAINE
La lignée humaine est issue de primates vivant en Afrique. On considérait jusqu'au début des années 2000 qu'elle débutait avec les australopithèques, il y a 4 à 6 millions d'années. Cependant, des fossiles découverts en 2000 et 2001 (l'« Ancêtre du Millénaire » [Orrorin tugenensis], daté de 6 millions d'années, et « Toumaï » [Sahelanthropus tchadensis], daté de 7 millions d'années) pourraient représenter des ancêtres plus anciens et plus proches de la lignée des grands singes.

DES ORIGINES MYSTÉRIEUSES
Daté d'environ 20 millions d'années, Proconsul, singe au mode de vie largement terrestre, mais à la locomotion quadrupède, était considéré comme l'ancêtre probable des grands singes et des australopithèques. Depuis 1997, on connaît un autre candidat à ce statut : Moropothecus (17 millions d'années), aux mœurs arboricoles, mais dont la capacité à se tenir suspendu aux branches, qui provoquait le redressement du corps, favorisait peut-être la station debout et la bipédie.
Découvert en Afrique de l'Est, le kenyapithèque est peut-être apparenté à l'otavipithèque (Afrique du Sud et Namibie). Ses fossiles, datant de 15 à 12 millions d'années, sont fragmentaires.

LES AUSTRALOPITHÈQUES

Deux genres, d'une ancienneté supérieure à 4 millions d'années, représentent les premiers hominidés. Il s'agit du genre Australopithecus (les australopithèques), représenté par au moins quatre espèces, et du genre Ardipithecus (deux espèces mises au jour en Éthiopie : Ardipithecus Ramidus, en 1992, et Ardipithecus kadabba, en 2001). Si les Ardipihecus présentent des caractères les rapprochant à la fois des australopithèques et des grands singes africains (gorille et chimpanzé), la tribu des hominines (lignée humaine) semble bien issue des australopithèques.

LUCY ET LES AUTRES AUSTRALOPITHÈQUES
L'espèce Australopithecus afarensis est bien connue depuis la découverte, en 1976, du squelette presque complet de « Lucy » (3,2 millions d'années). Célébrée comme notre « arrière-grand-mère », Lucy ne représente pourtant plus les ancêtres directs de l'homme depuis la mise au jour, dans les années 1990, de plusieurs autres fossiles d'australopithèques. Trois espèces, Australopithecus africanus, Australopithecus anamensis et Australopithecus bahrelgahazali, (Abel), se révèlent plus proches de la souche ancestrale du genre humain (Homo) et, parmi eux, Australopithecus africanus possède le crâne le plus « humain ».
L'étude des australopithèques révèle que leur marche bipède était encore imparfaite (petites enjambées accompagnées d'un fort balancement du corps) et qu'ils pouvaient très bien grimper aux arbres. D'une taille comprise entre 1,10 m (Lucy) et 1,50 m, ils avaient un petit cerveau (de l'ordre de 400 cm3) et une face proéminente au niveau des mâchoires (prognathisme).

LES PARANTHROPES
Découverts en Afrique à partir de 1938 et identifiés dans les années 1960 comme des australopithèques « robustes » à cause de leurs fortes mâchoires, les paranthropes ont retrouvé un statut distinct de celui des australopithèques. Contemporains des premiers humains (genre Homo), ils représentent un autre genre d'homininés, à la dentition adaptée à une nourriture végétale coriace (racines, graines…), mais au cerveau plus développé que celui de la plupart des australopithèques. En outre, ils devaient présenter une plus grande aptitude à la bipédie, ainsi qu'une meilleure dextérité manuelle (Paranthropus garhi).
Les paranthropes vivaient durant une période de diversification des homininés, entre 2,5 et 1,4 million d'années, qui faisait suite à l'« âge des australopithèques ». Ils cohabitaient en Afrique avec plusieurs représentants du genre Homo (Homo habilis, Homo rudolfensis, puis Homo ergaster et Homo erectus). Si leurs liens de parenté avec les australopithèques sont encore mal établis (Paranthropus robustus pourrait descendre de Australopithecus africanus), on considère qu'ils se sont éteints sans descendance.

LES PREMIERS HUMAINS
Considéré comme le premier représentant du genre humain, en dépit de nombreuses controverses scientifiques, Homo habilis est apparu en Afrique il y a environ 2,5 millions d'années.
HOMO HABILIS ET HOMO RUDOLFENSIS
Décrit en 1964 par Louis Leakey, John Napier et Philip Tobias, Homo habilis possède un cerveau bien plus volumineux que celui des australopithèques (650 cm3 en moyenne) et une dentition typiquement humaine. Cependant, sa taille demeure comparable à celle des australopithèques (1,10 à 1,40 m) et son squelette traduit un mode de vie à la fois terrestre et arboricole. Une autre espèce, contemporaine, Homo rudolfensis, montre un cerveau plus développé (750 cm3) et des mâchoires plus robustes, combinant des caractères plus humains, mais aussi plus « australopithèques ».
La comparaison des caractères deHomo habilis et de Homo rudolfensis avec ceux des autres membres du genre Homo, d'une part, et ceux des australopithèques, d'autre part, apporte des arguments aux paléontologues qui les considèrent non comme des humains, mais comme des australopithèques « récents ». En outre, si Homo habilis pouvait tailler et utiliser des outils de pierre (d'où son nom d'« homme habile »), cette capacité semble partagée par les derniers australopithèques.
HOMO ERGASTER ET HOMO ERECTUS
Il y a environ 1,8 million d'années, alors qu'Homo habilis n'a pas encore disparu de la scène préhistorique, Homo ergaster montre toute une panoplie de caractères typiquement humains. Bien plus grand (jusqu'à 1,80 m), c'est un excellent marcheur, doté d'un plus gros cerveau (800 cm3), qui construit les premiers campements et manipule différents outils. L'étude des empreintes de son cerveau sur son crâne permet d'affirmer qu'il maîtrisait le langage.
Avec Homo ergaster, la lignée humaine commence son expansion géographique : d'Afrique, il colonise l'Asie (pratiquement dès la période de son expansion en Afrique, il y a 1,8 million d'années), puis l'Europe (il y a plus d'un million d'années). En Asie, il donnera l'espèce Homo erectus (« pithécanthrope »). Il y eut plusieurs mouvements migratoires et certaines populations de Homo ergaster demeurèrent en Afrique (ou y revinrent). Ces migrations ont favorisé les différenciations génétiques compatibles avec l'apparition d'autres espèces. Quant à la conquête du feu, il est peu probable qu'on puisse l'attribuer à Homo erectus (les foyers les plus anciens clairement authentifiés datent de 450 000 ans).

NEANDERTAL ET CRO-MAGNON

On a identifié deux espèces, contemporaines de Homo ergaster, qui pourraient être à l'origine des derniers représentants de la lignée des homininés, l'homme de Neandertal et l'homme de Cro-Magnon. Il s'agit d'une part de Homo heidelbergensis (daté de 500 000 ans), africain et, d'autre part, de Homo antecessor, découvert en Espagne (sierra d'Atapuerca) et plus ancien (780 000 ans).

Quoi qu'il en soit, les Néandertaliens (Homo neanderthalensis) apparaissent en Europe il y a plus de 200 000 ans, à partir d'une longue lignée de « pré-néandertaliens », tel l'homme de Tautavel, daté de 450 000 ans. Quant à l'homme de Cro-Magnon ou « homme moderne » (Homo sapiens), c'est-à-dire notre espèce, il émerge probablement d'un groupe de « sapiens archaïques » ou « proto-Cro-Magnons », il y a environ 100 000 ans.

LES NÉANDERTALIENS
Longtemps considéré comme une sous-espèce de l'homme moderne (alors appelé Homo sapiens neanderthalensis), l'homme de Neandertal s'en distingue par de nombreux traits morphologiques. Des caractères anatomiques (au niveau de l'oreille interne) permettent de le considérer comme une espèce distincte. Son corps, plus trapu, traduit une adaptation au climat froid qui régnait en Europe durant les périodes glaciaires. À cause de sa face plus oblique et de son crâne allongé, on a fait de lui un être fruste, de faible intelligence. On sait aujourd'hui que son organisation sociale était élaborée. Son cerveau (1 600 cm3) se révèle plus volumineux que celui de l'homme moderne. Bon chasseur et fabricant d'armes et d'outils, il fut le premier à instaurer des rites funéraires.
Les Néandertaliens sont bien répandus en Europe il y a environ 100 000 ans. Une partie de leur population migre ensuite au Proche-Orient et en Asie centrale (il y a environ 75 000 ans). Là, ils rencontrent les précurseurs de l'homme moderne, qui s'installeront en Europe il y a 40 000 ans. C'est à cette époque que les Néandertaliens entament leur déclin. Confinés dans quelques territoires du sud de l'Europe, probablement à cause de l'expansion de l'homme moderne, ils s'éteignent il y a 30 000 ans.

LA FIN DE LA DIVERSITÉ HUMAINE

Les opinions divergent quant à l'origine géographique de l'homme moderne. En effet, on trouve ses représentants primitifs (des « proto-Cro-Magnons ») en Asie (notamment en Chine et au Proche-Orient) et en Afrique, et certains voient parmi les pré-néandertaliens d'Europe des précurseurs de l'homme de Cro-Magnon. Pourtant, l'anthropologie moléculaire et les données paléontologiques plaident en faveur d'une origine africaine.
Plus grand que les Néandertaliens et plus robuste que les hommes actuels, l'homme de Cro-Magnon va connaître une formidable évolution culturelle et sociale. Colonisant tout l'Ancien Monde et gagnant l'Amérique et l'Australie, il inaugure une période d'expansion sans précédent de la lignée humaine, dont il est pourtant l'ultime représentant.

 

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