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HIROGLYPHE

 

hiéroglyphe
(de hiéroglyphique)

Consulter aussi dans le dictionnaire : hiéroglyphe
Cet article fait partie du dossier consacré à l'Égypte ancienne.
Unité fondamentale du système idéogrammatique des anciens Égyptiens.
Le hiéroglyphe est une unité graphique utilisée dans certaines écritures de l'Antiquité, comme l'égyptien. Les premiers témoignages « hiéroglyphiques » suivent de quelques siècles les plus anciennes tablettes sumériennes écrites en caractères cunéiformes. Le mot « hiéroglyphe », créé par les anciens Grecs, fait état du caractère « sacré » (hieros) et « gravé » (gluphein) de l'écriture égyptienne monumentale, mais n'est réservé à aucun système d'écriture particulier. On désigne par le même terme les écritures crétoises du minoen moyen (entre 2100 et 1580 avant J.-C.), que l'on rapproche ainsi des signes égyptiens, mais qui demeurent indéchiffrées.
Les hiéroglyphes égyptiens

Hiéroglyphes

HiéroglyphesJean-François Champollion
La langue égyptienne est une langue chamito-sémitique dont la forme écrite n'est pas vocalisée. Vers 3000 avant J.-C., l'Égypte possède l'essentiel du système d'écriture qu'elle va utiliser pendant trois millénaires et dont les signes hiéroglyphiques offrent la manifestation la plus spectaculaire. Quelque 700 signes sont ainsi créés, beaucoup identifiables parce que ce sont des dessins représentant des animaux, un œil, le soleil, un outil…
Cette écriture est d'abord pictographique (un signe, dessiné, représente une chose ou une action). Mais dès l'origine, l'écriture égyptienne eut recours, à côté des signes-mots (idéogrammes), à des signes ayant une valeur phonétique (phonogrammes), où un signe représente un son. Le dessin du canard représente l'animal lui-même, mais canard se disant sa, le même signe peut évoquer le son sa, qui sert aussi à désigner le mot « fils ». Pour éviter au lecteur confusions ou hésitations, le scribe a soin de jalonner son texte de repères : signalisation pour désigner l'emploi du signe comme idéogramme (signe-chose, représentant plus ou moins le sens du mot) ou phonogramme, et compléments phonétiques qui indiquent la valeur syllabique. Il existe également des idéogrammes déterminatifs, qui ne se lisent pas, mais qui indiquent à quelle catégorie appartient le mot. Les signes peuvent être écrits de gauche à droite ou de droite à gauche.
On distingue trois types d'écriture égyptienne : l'écriture cursive ou hiératique, tracée sur papyrus, l'écriture démotique, plus simplifiée que l'écriture hiératique, et l'écriture hiéroglyphique proprement dite, c'est-à-dire celle des monuments, antérieure à 2 500 avant J.-C. Ces hiéroglyphes, gravés à l'origine dans la pierre, en relief ou en creux, peuvent être disposés verticalement ou horizontalement, comme ils peuvent se lire de droite à gauche ou de gauche à droite, le sens de la lecture étant indiqué par la direction du regard des êtres humains et des animaux, toujours tourné vers le début du texte.
L'écriture hiéroglyphique apparaît toute constituée dès les débuts de l'histoire (vers 3200 avant J.-C.) ; la dernière inscription en hiéroglyphes, trouvée à Philae, date de 394 après J.-C.
Le système de l'écriture égyptienne

Les idéogrammes peuvent être des représentations directes ou indirectes, grâce à divers procédés logiques :
– la représentation directe de l'objet que l'ont veut noter ;
– la représentation par synecdoque ou métonymie, c'est-à-dire en notant la partie pour le tout, l'effet pour la cause, ou inversement : ainsi, la tête de bœuf représente cet animal ; deux yeux humains, l'action de voir ;
– la représentation par métaphore : on note, par exemple, la « sublimité » par un épervier, car son vol est élevé ; la « contemplation » ou la « vision », par l'œil de l'épervier, parce qu'on attribuait à cet oiseau la faculté de fixer ses regards sur le disque du Soleil ;
– représentation par « énigme » – le terme est de Champollion – ; on emploie, pour exprimer une idée, l'image d'un objet physique n'ayant qu'un rapport lointain avec l'objet même de l'idée à noter : ainsi, une plume d'autruche signifie la « justice », parce que, disait-on, toutes les plumes des ailes de cet oiseau sont parfaitement égales; un rameau de palmier représente l'« année », parce que cet arbre était supposé avoir autant de rameaux par an que l'année compte de mois, etc.
L'évolution de l'écriture égyptienne

À partir des idéogrammes originels, l'écriture égyptienne a évolué vers un phonétisme plus marqué que celui du cunéiforme. Selon le principe du rébus, on a utilisé, pour noter telle notion abstraite difficile à figurer, l'idéogramme d'un objet dont le nom a une prononciation identique ou très proche. Par exemple, le scarabée, khéper, a servi à noter la notion qui se disait également « khéper », le « devenir ».
Poussé plus loin, le recours au phonétisme mène à l'acronymie. Un acronyme est en l'occurrence une sorte de sigle formé de toute consonne initiale de syllabe. Apparaissent ainsi des acronymes trilitères et bilitères (nfr, « cœur » ; gm, « ibis »), ainsi que des acronymes unilitères (r, « bouche »), qui constituent une espèce d'alphabet consonantique de plus de vingt éléments.
Mais le fait de noter exclusivement les consonnes entraîne beaucoup trop d'homonymies. Pour y remédier, on utilise certains hiéroglyphes comme déterminatifs sémantiques destinés à guider l'interprétation sémantique des mots écrits phonétiquement. Par exemple, le signe du « Soleil », associé à la « massue », hd, et au « cobra », dj, qui jouent un rôle phonétique, mène à la lecture hedj, « briller ». C'est dans la catégorie des déterminatifs qu'entre le cartouche, encadrement ovale signalant un nom de souverain.
Sur le plan technique, si la gravure dans la pierre s'accommode de ces formes précises, l'utilisation du roseau ou du pinceau sur du papyrus ou de la peau entraîne une écriture plus souple. Les hiéroglyphes sont simplifiés pour aboutir à deux formes cursives : l'écriture hiératique (usitée par les prêtres) et l'écriture démotique (servant à la rédaction de lettres et de textes courants). L'écriture monumentale n'a presque pas varié au cours des trois millénaires que couvre son histoire, mais elle a été doublée par les autres formes. Sur le plan fonctionnel, les Égyptiens, tout comme les Sumériens, n'ont pas exploité pleinement leurs acquis et se sont arrêtés sur le chemin qui aurait pu les mener à une écriture alphabétique.
Demeuré longtemps indéchiffrable, le système de cette écriture fut décomposé et analysé par Champollion (1822) grâce à la découverte de la pierre de Rosette, qui portait le même texte en hiéroglyphe, en démotique et en grec.

 

 DOCUMENT   larousse.fr    LIEN

 
 
 
 

TOLSTO

 

Lev [en français Léon] Nikolaïevitch, comte Tolstoï
Léon Tolstoï

Écrivain russe (Iasnaïa Poliana, gouvernement de Toula, 1828-Astapovo, gouvernement de Riazan, 1910).
Introduction

Une force de la nature, une « brute infatigable », ainsi Lev Nikolaïevitch Tolstoï se dépeint-il. Ce titan, à qui la vie a tout donné, le génie, la gloire, l'amour, la santé, est constamment hanté par l'idée de la mort. Enfant déjà, il éprouve des effrois irraisonnés : « Une terreur glacée s'empare de moi et j'enfouis ma tête sous les couvertures. » Toute sa vie, il côtoie le désespoir, au point qu'il doit retirer une corde de sa chambre, de peur de se pendre. Et un refrain obsédant revient dans son Journal, alors même qu'il est au sommet de sa gloire et de sa force : « Si je suis en vie… ».
Léon Tolstoï va s'efforcer d'exorciser ses tourments en s'engageant dans le mariage, dans la création littéraire, dans les activités sociales, déguisé en « moujik à blouse de futaine » ou « bienheureux boyard Léon » fondateur d'une nouvelle religion. Mais ces activités humaines ne sont qu'un jeu dérisoire destiné à tromper l'angoisse de la mort. Et, après une fuite dramatique pour échapper à l'obsédante pensée, il échoue un jour d'automne 1910 sur le quai d'une petite gare, où l'attend la délivrance.
La hantise de la mort explique l'ivresse de la vie ; elle éclaire les brusques changements d'un être tantôt ardent, tantôt abattu, partagé entre son appétit du bonheur, qui gonfle sa création, et une lucidité impitoyable qui l'oblige à dénoncer l'illusion du bonheur, déchiré entre le désir de croire – car « la foi est la force de la vie » – et l'intransigeante raison. Elle donne surtout son unité à une œuvre touffue dont beaucoup de critiques ont voulu faire deux parts, une part romanesque, exubérante, et une part de prédication austère où la morale a chassé les soucis esthétiques.
Division artificielle. La littérature n'est pas un jeu gratuit de l'imagination, encore moins un exercice de style. Elle a mission d'élucider, à travers l'expérience d'un homme, le mystère de l'existence. L'œuvre de Tolstoï est une longue confession commencée dès la jeunesse. Adolescent, il veut savoir pourquoi il agit et il cherche des règles de vie. La création littéraire, au même titre que la prédication, répond à un désir organique d'analyse et de perfectionnement moral. D'ailleurs, dans les romans eux-mêmes, l'expérience, les sentiments vécus prennent le pas sur l'imagination : Tolstoï décrit ce qu'il éprouve ; il rend compte d'une réalité qu'il aime ou qu'il hait, mais que toujours il juge et veut dépasser. Et ses personnages les plus vivants, le prince André, Pierre Bezoukhov, Levine, ne cessent de s'interroger sur le sens de la vie, qui est le sens de la mort.
Chaque moment de l'existence de Tolstoï est une étape dans le cheminement en quête de la vérité. « Mais quelle vérité peut-il y avoir, s'il y a la mort ? » Lentement, laborieusement, Tolstoï va s'acharner à briser ses chaînes, à détruire un à un ses désirs, l'amour, l'art, l'engagement social et jusqu'au goût même de la vie. Au terme de quoi, dépouillé de cette « folle vie personnelle » et de toutes ses « plus petites particularités » qui le rivent à la terre, il pourra enfin quitter le port comme « un vaisseau débarrassé de son lest », selon l'image de L. I. Chestov. Car c'est la mort seule qui peut révéler le sens de la vie : « Oui, la mort, c'est le réveil », disait déjà le prince André, à quoi Tolstoï fait écho dans son Journal vingt ans plus tard : « Qui suis-je ? pourquoi suis-je ? Il est temps de se réveiller, c'est-à-dire de mourir. »
« Qui suis-je ? »

« Qui suis-je ? » Un des quatre fils d'un lieutenant-colonel, resté orphelin à neuf ans sous la tutelle de femmes et d'étrangers, qui n'a reçu ni éducation mondaine ni instruction scientifique et s'est trouvé absolument libre à dix-huit ans, sans grande fortune, sans situation sociale et sans principes.
« Je suis laid, gauche, malpropre et sans vernis mondain. Je suis irritable, désagréable pour les autres, prétentieux, intolérant et timide comme un enfant. Je suis ignorant. Ce que je sais je l'ai appris par-ci par-là, sans suite, et encore si peu ! Je suis indiscipliné, indécis, inconstant, bêtement vaniteux et violent comme tous les hommes sans caractère. Je suis honnête, c'est-à-dire que j'aime le bien : j'ai pris l'habitude de l'aimer, et quand je m'en écarte, je suis mécontent de moi, et je retourne au bien avec plaisir. Mais il y a une chose que j'aime plus que le bien, c'est la gloire » (Journal, 1854).
Léon Tolstoï a vingt-six ans lorsqu'il écrit cette page de son Journal, mais bien des traits de son caractère sont déjà notés là : le goût de l'introspection, le souci de perfectionnement, l'orgueil et cette soif despotique de domination qui l'amènera, par la prédication, à imposer ses convictions à ses semblables ; il faut souligner aussi sa formation d'autodidacte, qui entraîne un irrépressible besoin de liberté et une totale indépendance de pensée. Tolstoï échappe aux contraintes de l'éducation, il choisit librement ses lectures. Montaigne, Rousseau, avec qui il communie dans l'amour de la nature et la haine des mensonges : il va droit aux artistes et aux grands penseurs, à l'intrication profonde de l'esthétique et de l'éthique.
Le contexte familial favorise ce climat de liberté. Jusqu'à huit ans, Tolstoï grandit comme une plante sauvage dans la propriété de famille de Iasnaïa Poliana, près de Toula. À la mort de son père en 1837, une tante, puis une autre s'occupent de lui. Pelageïa Iouchkov, sa tutrice, l'emmène avec ses trois frères à Kazan ; grâce à l'aisance de sa famille, il est dispensé de suivre des études rigoureuses : admis à la faculté, il hésite entre les cours de droit et les langues orientales et finalement n'obtient aucun diplôme.
À dix-huit ans, Tolstoï est un jeune dandy fier de son rang, aux yeux gris enfoncés sous d'épais sourcils, aux cheveux bouclés d'un roux sombre, élégamment vêtu d'une pelisse à col de castor et coiffé d'un chapeau posé de guingois. Il sort beaucoup, se ruine en gilets, aime la pose, fréquente les bals et se dissipe : le jeu, les femmes, la boisson… Mais il se montre plutôt timide et emprunté, car il se juge laid avec ses « yeux de loup » et son nez épaté : « Les nez aquilins me rendent fou », note-t-il dans son carnet. Quand il a assez fait la fête, dégoûté de lui et des autres, il se réfugie à Iasnaïa Poliana, où, chaussé de grandes bottes, il parcourt la forêt. Dans cette retraite, il lit pêle-mêle Pascal, Platon, Dickens ; il ébauche une « règle de vie », prend des résolutions qu'il ne tient pas, tente d'améliorer le sort des paysans, commence un essai sans l'achever, toujours inquiet, maladivement sensible : bref, une existence désordonnée, à laquelle il faut mettre un terme ; alors, comme des milliers de jeunes gens de son âge, il décide de s'engager dans l'armée.
« Une boisson digne des dieux »

Nikolaï Tolstoï, le frère aîné, a choisi la carrière militaire et se bat sur le Terek au Caucase. Léon va le rejoindre et découvre la vie de garnison de ces contrées montagnardes : c'est un bain de vérité, au contact de la nature, qu'il évoquera dans son roman les Cosaques (Kazaki, 1863). Il participe aux campagnes, remplit courageusement ses devoirs de soldat et entre deux escarmouches écrit ses souvenirs d'enfance (Detstvo) – idée surprenante à vingt-cinq ans ! Il envoie ces pages au directeur du Contemporain, Nekrassov, qui s'émerveille du ton de simplicité, de poésie et de vérité, et aussitôt édite l'ouvrage. Mais Tolstoï a encore plus besoin d'action que de littérature et il se fait muter en Crimée, où l'on se bat contre les Turcs. Le siège de Sébastopol est l'occasion de prouver sa bravoure – l'atavisme guerrier parle fort – et de découvrir le courage simple des soldats ; mais l'incurie des chefs et la perte d'innombrables vies d'hommes le dégoûtent de la vie militaire ; dès lors, son patriotisme se teinte de pacifisme.
Le siège est à peine achevé que déjà Tolstoï a écrit une suite à Enfance : Adolescence (Otrotchestvo, 1854), et des récits de guerre sur le siège de Sébastopol, qui lui valent dans la capitale un triomphe. Tourgueniev reconnaît là « un vin encore jeune qui, quand il aura fini de fermenter, donnera une boisson digne des dieux ». L'impératrice pleure en lisant l'ouvrage. Et à des milliers de kilomètres de là, au bagne de Sibérie, risquant le knout, un forçat nommé Dostoïevski lit et relit Enfance à la lueur des bougies. Ces deux géants de la littérature ne se rencontreront d'ailleurs jamais.
En 1856, le lieutenant Léon Tolstoï troque l'uniforme contre l'habit civil. Il partage sa vie entre Iasnaïa Poliana et la ville, toujours hésitant quant à sa vocation. À Saint-Pétersbourg, les cercles littéraires se l'arrachent. Tourgueniev le reçoit dans sa propriété de Spasskoïe-Loutovinov, le présente aux sommités du Contemporain. Mais les manières rustres, les violentes tirades du nouveau venu découragent ce milieu d'écrivains policés – « bourgeois des lettres » et « prétendus artistes », ricane Tolstoï. Après des mois d'amitié orageuse, de réconciliations et de disputes, la brouille éclate entre Tourgueniev et Tolstoï : « soudard », dit le premier ; « vieux sot », répond le second. La rencontre menace de tourner en duel.
L'ours en définitive ne se trouve content que dans sa tanière campagnarde ; ni homme d'épée ni homme de plume, il s'essaye de nouveau dans les activités sociales. Les problèmes de la paysannerie lui semblent urgents à résoudre. Il voudrait libérer les serfs, élever le niveau intellectuel des moujiks. La pédagogie est sa nouvelle passion. Le voici transformé en instituteur qui inaugure des méthodes et fonde sa propre école. Mais les paysans ne veulent pas de la liberté, et Tolstoï, découragé, entreprend deux voyages à l'étranger, d'où il revient dégoûté de l'Occident.
Le moment est venu de faire le bilan de ces expériences. Loin de l'apaiser, la littérature lui semble un dérivatif coupable : « Aucune activité artistique ne dispense de participer à la vie sociale », déclare-t-il. Après le manifeste de 1861 abolissant le servage, le gouverneur de Toula le nomme arbitre de paix, chargé de veiller aux bonnes relations entre anciens serfs et propriétaires. L'ami des humbles n'oublie d'ailleurs pas qu'il est le comte Tolstoï et il proteste avec morgue lorsque la police se permet de faire une perquisition dans sa maison sur la foi de faux renseignements.
Sa vie sentimentale ne s'est pas davantage clarifiée : débordements sensuels, dissipation ; il fait la cour à une jeune paysanne, Aksinia ; il cherche à se marier. Mais, dès qu'un parti possible se présente, il plante là ses beaux projets et s'enfuit.
Enfin et surtout, pendant ces dix années, Tolstoï a connu d'irrémédiables blessures, perdant successivement deux frères, Dmitri et Nikolaï. « Mitenka » (Dmitri), le frère chéri, sensible et grave, meurt dans les bras d'une prostituée, et le souvenir de ses yeux interrogateurs le marquera au point qu'il se servira de Dmitri pour créer le héros de Résurrection, Nekhlioudov. Puis c'est au tour de Nikolenka de disparaître, trois ans plus tard, le compagnon de jeu fantasque avec lequel il cherchait « le petit bâton vert du bonheur » où était inscrite la formule de l'amour universel. « Qu'est-ce que cela ? », a murmuré Nikolaï dans son agonie. C'est une question que Léon Tolstoï ne cessera plus de se poser.
Le mariage

Et pourtant, en cet homme inquiet rempli de contradictions, l'instinct du bonheur est encore le plus fort. En septembre 1862, il écrit à une parente : « Moi, vieil imbécile édenté, je suis tombé amoureux ! ».
Le front pur sous des bandeaux noirs, la bouche souriante, les yeux sombres, Sofia (Sonia) Andreïevna Bers a dix-sept ans ; avec Liza, son aînée, Tania, sa cadette, et leur mère, elle vient parfois dîner chez les Tolstoï. Léon lui rend visite et suit la famille à Moscou. Alors qu'on lui destinait la fille aînée comme épouse, il est tombé amoureux fou de la seconde. Mais il a trente-quatre ans, et un passé pour le moins agité. De plus, il ne sait guère comment parler à cette enfant. Alors, un soir, il lui fait une déclaration sibylline en écrivant avec un morceau de craie les premières lettres de chaque mot. Sonia comprend sans peine.
Quelques semaines plus tard, à Moscou, le 23 septembre 1862, les cloches de l'église de la Nativité-de-la-Vierge sonnent les noces. La petite mariée frissonne sous son voile. Certes, elle est heureuse, flattée d'avoir retenu l'attention du grand écrivain dont toute la Russie parle, mais aussi remplie de terreur : trois jours avant le mariage, Lev lui a donné à lire son Journal, où il consigne tous ses vices, ses bassesses, l'histoire de ses liaisons pour qu'elle sache bien « quel homme il est ». Lecture accablante pour une petite fille de dix-sept ans bien innocente. Mais le sort en est jeté : ainsi commencent « quarante-huit années d'atroce fidélité », de bonheur intense, de scènes odieuses, d'incompréhension, de mesquineries, qui arracheront à Tolstoï des mots terribles sur la vie conjugale, alors même qu'il ne cessera jamais d'aimer sa femme.
Sonia est une jeune femme intelligente, droite et sensible, douée pour la musique et assez cultivée, car elle s'est préparée à devenir institutrice. Tout au long de sa vie, elle tiendra son journal et, infatigablement, elle transcrira l'œuvre de Léon. On dit qu'elle a copié sept fois Guerre et Paix ! C'est aussi une jeune femme volontaire, dont la rectitude aura du mal à suivre les fluctuations de son mari, bien qu'elle se soit efforcée toute sa vie de servir son génie. Les caractères iront en s'opposant et en se durcissant, et l'opinion publique aura vite fait de charger Sonia de tous les torts.
Les débuts du mariage pourtant comblent Tolstoï de bonheur : « Je me suis mis à écrire parce que je suis tellement heureux que cela me coupe la respiration », note-t-il en octobre 1862. Mais Sonia laisse percer son intransigeance : « Il me dégoûte avec son peuple. Je sens qu'il faut qu'il choisisse entre la famille, que je personnifie, et le peuple, qu'il aime d'un amour si ardent ! C'est de l'égoïsme, tant pis. Je vis pour lui et par lui, et je veux qu'il en soit de même pour mon mari » (novembre 1862).
Tout le drame est là : tandis que Tolstoï ressent peu à peu cette tendre pression comme un abus de pouvoir, comme une entrave à sa liberté, Sonia se plaint de passer sa vie entre les confitures et les nourrissons ; et malgré tous ses efforts, malgré son dévouement, elle ne parviendra jamais à comprendre qu'il lui préfère sa quête ascétique de la vérité.
« Guerre et Paix »

Les premières années de bonheur conjugal portent leurs fruits : pendant près de six ans, de 1863 à 1869, joyeux, excité, Tolstoï écrit Guerre et Paix (Voïna i Mir). L'homme est alors stabilisé, épanoui, en paix avec lui-même. Il n'éprouve pas encore le remords de son bonheur, qui le tourmentera bientôt. D'où cette plénitude, cette harmonie, cette puissance qui caractérisent Guerre et Paix et en font un chef-d'œuvre de la littérature mondiale.
À l'origine, Tolstoï voulait écrire un roman sur les « décabristes ». Mais bientôt, son sujet l'entraîne à remonter dans le temps et à étudier la génération précédente, celle des années 1805-1815, qui a connu l'horreur de l'occupation napoléonienne et a chèrement lutté pour conquérir sa liberté. Le patriotisme russe, l'incendie de Moscou, la grande bataille de la Moskova lui inspirent une vaste fresque historique, à laquelle se mêle par points et contrepoints la chronique de deux familles de l'aristocratie russe, les Rostov et les Bolkonsky. Souvenirs militaires auxquels s'ajoute une documentation précise – Tolstoï se rend à Borodino –, scènes de vie quotidienne, impressions personnelles composent une tranche d'histoire qu'animent plus de cent personnages. L'écrivain n'invente rien ; mais il observe autour de lui, campe Natacha en regardant vivre sa jeune belle-sœur Tania. Natacha est une des plus attachantes créations de Tolstoï. Elle possède l'intelligence du cœur, la gaieté sereine, la vivacité, la poésie qui en font, au cours de son évolution, l'incarnation parfaite de la jeune fille russe.
Tolstoï puise surtout dans le fonds immense de ses souvenirs personnels. Il se retrouve dans l'ardeur juvénile de Nicolas Rostov, dans la sensibilité inquiète, le goût de la méditation, la maladresse de Pierre Bezoukhov, dans l'orgueil et le fond désabusé du prince André. Et les dialogues de Bezoukhov et du prince André, qui par des voies différentes cherchent l'un et l'autre le sens de l'existence, sont ceux de Tolstoï à Tolstoï : « Il faut vivre, il faut aimer, il faut croire que nous ne vivons pas seulement sur ce lambeau de terre, mais que nous avons vécu, et que nous vivons éternellement dans le Tout, disait Pierre en montrant le ciel. » Voilà pour le Tolstoï avide de vie, à qui la richesse de ses sens et de son cœur dicte l'espérance. Mais André, blessé à Borodino, murmure avant de mourir : « Il y a quelque chose que je ne comprenais pas et que je ne comprends pas encore » ; voilà pour le Tolstoï obsédé par la mort, prisonnier de sa lucidité.
Grâce à son don de vivre des existences autres que la sienne, l'écrivain compose une épopée à valeur universelle, mais n'abandonne rien de sa vision personnelle du monde. Il démystifie l'héroïsme ; il substitue, à la représentation conventionnelle de la guerre, la réalité quotidienne vécue par les soldats : peur, colère, courage, détails crus et colorés. Surtout, il rabaisse constamment l'empire des volontés individuelles pour lui opposer, au nom d'un « fatalisme historique », les forces vives d'un peuple. Le vieux général Koutouzov, qu'il dépeint avec une sorte de tendresse, borgne et alourdi par l'âge, mais génial dans sa sagesse, incarne cette conception mystique de la vie selon laquelle la résistance passive l'emporte sur l'énergie individuelle : « Ce n'était pas la peine de reprendre l'offensive, dit Koutouzov, il suffisait de laisser faire les choses. »
C'est cette sorte de soumission aux lois naturelles, cette résignation du cœur russe qu'incarne aussi le personnage de Platon Kerataïev. D'instinct, l'humble paysan reconnaît l'ordre essentiel de la vie : « Seigneur, fais-moi dormir comme une pierre, et lever comme du pain », récite-t-il en guise de prière. Cette foi assez fruste que révèle le moujik a certainement tenté Tolstoï, mais il serait naïf de penser qu'elle eût pu satisfaire les exigences de sa raison. L'itinéraire spirituel de Tolstoï s'avérera beaucoup plus lent et douloureux.
La nuit d'Arzamas

Guerre et Paix, qui paraît en six livres, remporte un triomphe. Tolstoï est le plus grand écrivain de son temps ; il éclipse Tourgueniev ; on le compare à Pouchkine. Écrivain célèbre et père comblé : il a la joie de voir naître un troisième enfant. Et pourtant, depuis qu'il a tiré un trait final sur son énorme manuscrit, il se sent désemparé, incapable de reprendre pied dans le réel. C'est alors que survient dans sa vie un étrange accident.
En août 1869, Tolstoï part en voyage avec un serviteur pour acheter une propriété dans l'Est. Le soir, il fait halte dans une auberge d'un village nommé Arzamas et, à 2 heures du matin, il se sent terrassé par une crise d'angoisse, de terreur encore jamais ressentie : « Brusquement, ma vie s'arrêta […] Je n'avais plus de désir ; je savais qu'il n'y avait rien à désirer. La vérité est que la vie était absurde. J'étais arrivé à l'abîme et je voyais que, devant moi, il n'y avait rien que la mort. Moi, l'homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre. » Tolstoï ne pourra jamais oublier cette nuit d'Arzamas, dont quinze ans plus tard il fera un court récit : Notes d'un fou.
Sonia, elle, s'inquiète. Son mari s'enfonce dans la neurasthénie. Il est parfois odieux de violence. Il s'épuise, pour ne pas penser, à galoper à cheval ou à labourer les champs, et soudain, sans raison apparente, il redevient plus calme, sensible à la tendresse du foyer, lisant Schopenhauer et étudiant le grec, rédigeant son Alphabet pour les paysans.
Un jour de janvier 1872, un fait divers tragique réveille en lui l'ardeur créatrice : la maîtresse d'un de ses voisins, Anna Stepanovna, apprenant la trahison de son amant, s'est jetée sous les roues d'un train. Son cadavre à demi nu, déchiqueté, est étendu dans la salle d'attente, et Tolstoï, appelé là-bas, ne peut chasser l'horrible vision de sa mémoire. Déjà l'histoire se construit dans sa tête, et la malheureuse Anna Stepanovna devient en moins de deux mois l'ébauche d'Anna Karenine. Après cette flambée d'ardeur, l'abattement le reprend. Son travail est entrecoupé de crises de conscience. Non loin, à Samara, la famine fait rage ; il part aussitôt pour organiser des secours, plantant là famille et roman. En novembre 1873, son sixième enfant est emporté par le croup. Quelques mois plus tard, la vieille tante Tatiana meurt. En février 1875, le petit Nikolaï, âgé de dix mois, disparaît et, un peu plus tard, Sonia fait une fausse couche : en deux ans, cinq morts. La détresse est telle qu'elle conduit Tolstoï au bord du suicide. Il écrit difficilement, hargneusement, prend en grippe sa « détestable Karenine ». Le roman achevé, il le juge exécrable et le succès qu'il obtient (1877) le met en rage : « Affreux métier que le nôtre ; il pourrit l'âme ! » Et ailleurs : « Est-il si difficile de décrire comment un officier s'amourache d'une dame ? Il n'y a rien de difficile là-dedans et surtout rien de bon. »
C'est le censeur qui parle ; et le censeur juge sévèrement l'histoire de cette femme adultère, épouse d'un ministre, mère comblée d'un petit garçon, que la passion jette dans les bras d'un officier au mépris de ses devoirs. Alors que Guerre et Paix – dont le titre avait failli être « Tout est bien qui finit bien » – illustre l'heureuse continuité de la vie, Anna Karenine, méditation sur l'amour, sur le mariage, sur la vie, aboutit à une impasse : « La vie est mauvaise, dit Levine. Il n'y a rien que des ténèbres. »
« Anna Karenine »

Anna Karenine est peut-être le roman le plus parfait, le mieux composé, le plus pessimiste aussi, de Tolstoï. La nature humaine y est représentée sans fard, réduite à l'instinct vital. De l'âme, il n'est guère question. Aucun don de soi, aucune aspiration, aucun élan, sinon ceux de la chair. Nous ne connaissons Anna qu'à travers la passion qui la submerge, et cette passion s'exprime en termes physiques, par « la lueur étincelante et tremblante des yeux, le sourire heureux et triomphant, les lèvres involontairement frémissantes ». Le mystère de la vie tient dans l'épanouissement physique des êtres au point que la beauté d'Anna, amante comblée, acquiert une « intensité spirituelle » et que Kitty trouve sa justification, sa plénitude dans l'enfantement. Au regard de cette vitalité, les êtres physiquement déficients apparaissent pauvres moralement, leurs motivations sont suspectes, telle cette piété du malheureux Karenine écrasé par son infortune.
Aux lois de la chair s'ajoutent, ou s'opposent, les lois de la société. L'homme est un être sensuel, mais aussi un « animal social ». Il doit obéir au code des convenances, et tout cet ensemble de règles, de préjugés, d'habitudes sociales comble le vide de son âme. Les lieux communs emplissent les conversations, et même les dialogues d'amour obéissent à cette règle de ne rien dire que d'insignifiant. Au bal, aux courses et jusque dans l'intimité des foyers, il s'agit de paraître, de se conformer à la fonction que la société assigne. L'homme n'existe qu'à travers le regard des autres. La passion d'Anna dérange l'ordre établi. Elle est d'autant plus coupable qu'Anna appartient à la meilleure société, et d'autant plus dangereuse qu'elle donne l'image d'un amour authentique, dénué d'hypocrisie, dans un monde d'artifice. La société peut tolérer l'adultère, à condition qu'il se cache sous des apparences décentes, mais elle est impitoyable pour ceux qui se révoltent. Or, Vronsky et Anna lui ont jeté un défi en prétendant se passer d'elle – Vronsky quitte l'armée, Anna sacrifie ses devoirs maternels – et elle se venge : l'opprobre générale, les humiliations, les regards lourds empoisonnent l'air qu'ils respirent. Livrés à leurs seules ressources, condamnés par la société, ils en viennent à ne plus se supporter, et leur amour se réduit au seul assouvissement de leurs désirs.
L'amour légitime de Kitty pour Levine, cautionné par la société, qui est le pendant de celui d'Anna pour Vronsky, rachète-t-il cette sombre vision du couple ? En vérité, malgré les efforts de Tolstoï pour nous rassurer, il ne parvient pas à nous convaincre, tant cette félicité apparaît fragile et entachée de la même sensualité : « Cette lune de miel, dont Levine attendait des merveilles, ne leur laissa que des souvenirs affreusement pénibles… » L'égoïsme des sens élève une barrière entre les époux.
De plus, leur bonheur, comme celui de Nicolas Rostov et de Marie, ou de Natacha et de Pierre dans Guerre et Paix, semble acquis au prix de bien des compromis, de bien des renoncements : Marie, dont Tolstoï nous a vanté l'élévation d'âme, préfère taire ses convictions plutôt que de contredire Nicolas et troubler la paix du ménage. Quant à Pierre, « l'opinion croit qu'[il] était sous le talon de sa femme, et c'était vrai ! » Levine, délivré de ses angoisses, poursuit certes une existence paisible avec Kitty. Mais à quel prix ? Il se replie sur ses intérêts domestiques et sur la routine de la vie quotidienne ; il devient un pâle reflet de lui-même, alors même qu'il proclame son attachement au bien : « Plus Levine se referme étroitement dans le cercle de ses intérêts personnels, remarque Chestov, plus impudentes se font ses louanges du bien. » Au contraire, le prince André et Anna, ces deux êtres exigeants avec eux-mêmes et avec la vérité, mourront comme des témoins gênants qui en savent trop de la vie pour la tranquillité des vivants…
Le bonheur n'existe ni dans les voies interdites ni même dans les voies légales. L'amour ne recouvre qu'une illusion du cœur et un élan des sens. Si Natacha, Kitty ou Dolly nous semblent « sauvées », c'est qu'elles sont des âmes simples, assez proches de la nature et qu'elles remplissent bien leur vocation de mère. D'ailleurs, une fois mariées, elles ne s'intéressent plus guère à Tolstoï.
Sombre vision du monde : la société repose sur le mensonge. La piété, du moins celle qu'incarne Karenine, relève de l'hypocrisie – l'amour n'existe pas. Ces traits se durciront encore dans les romans suivants, Résurrection, la Sonate à Kreutzer, où mariage signifiera alors enfer et où la religion sera complètement balayée. Tolstoï aboutit ainsi progressivement au nihilisme. « De l'amour de la vie et des hommes, écrit Jean Cassou, il est passé à la haine de la vie et des hommes, et s'y est tenu, et s'est obstiné à s'y tenir, et en fait une prédication. »
L'art de Tolstoï

Ce climat de désespoir pèse d'autant plus fortement que l'art de Tolstoï se fait mieux oublier. Nul effort de narration, nul effet de style, mais une simplicité exceptionnelle. Chaque épisode, chaque détail apparaît évident à l'image de la vie. Les romans de Tolstoï marquent le sommet de la tradition réaliste russe.
L'imagination tient peu de place dans la création romanesque ; on multiplierait les exemples des scènes autobiographiques : la déclaration d'amour de Levine à Kitty au moyen d'initiales, l'accouchement de Kitty ; on sait aussi que Tania et Sonia ont servi de modèle à Natacha. Tolstoï écrit ce qu'il sent ; il a le don de saisir dans leur diversité et leur mobilité toutes les manifestations de la vie intérieure, que Tchernychevski a baptisées « dialectique de l'âme » ; au moyen du monologue intérieur, il rend compte de la continuité de la vie psychique de ses personnages, et son Journal sert en quelque sorte de laboratoire où s'expérimentent toutes ses sensations.
Ce qui caractérise peut-être l'art de Tolstoï, c'est l'étroite combinaison d'une vision épique, ample et fluide, qui se compose lentement et inéluctablement avec le rythme particulier et non moins inéluctable des destins individuels. Le regard doit sans cesse s'ajuster, passer du très près au très loin, du détail concret et minutieux à l'ensemble de la fresque, qu'elle soit historique comme dans Guerre et Paix ou sociale comme dans Anna Karenine. La multiplicité des intrigues, la luxuriance des faits, la variété des personnages et des comparses constituent la trame de cette fresque – et pas seulement des aventures privilégiées se détachant sur une toile de fond. Les scènes se développent tranquillement, sans effet de ralenti ou d'accélération, de suspense ou de retour en arrière comme chez Dostoïevski, mais au rythme naturel de la vie quotidienne.
Chaque scène néanmoins a sa tonalité affective propre, que lui apporte le choix d'un détail dominant. Le détail ne sert pas à « corser » le tableau, il est l'attribut de la vérité. Mieux qu'une description minutieuse, mieux que l'analyse, le détail, par ce qu'il signifie autant que par ce qu'il omet, suggère l'atmosphère, confère la vie à la fiction. Le petit ruban noir autour du cou de Kitty, le léger duvet brun qui ombre la lèvre supérieure de la princesse Bolkonsky, la silhouette massive, la « tête rasée en lunettes » de Pierre Bezoukhov, le regard de la princesse Marie, toutes ces particularités qui persisteront au cours de l'histoire nous deviennent physiquement sensibles et aussi familiers que telle ou telle particularité de nos proches. À travers un sourire, un geste, une inflexion de voix, c'est toute l'âme du personnage que Tolstoï interprète. Nul besoin de passer par la psychologie pour percer les secrets de la vie intérieure.
Le souci constant d'exprimer toutes les nuances marque le style de Tolstoï. Sa phrase est souvent chargée, alourdie par la profusion des détails, elle se complique en incidentes qui épousent les détours de la pensée, mais elle ne perd ni sa netteté ni sa précision. « Mises à part certaines pages – celles où l'auteur évoque la nature –, la langue de Guerre et Paix, écrit Boris de Schloezer, son traducteur français, est tout le contraire de ce qu'il est convenu d'appeler une belle langue. Lourde, cahoteuse, elle abonde en répétitions des mêmes tournures, des mêmes mots, alors que le russe est riche en synonymes, elle ne se soucie pas du rythme, de l'euphonie de la phrase, mais évite délibérément ce qui risquerait d'être plaisant, joli, élégant. »
Tolstoï refuse les artifices et les procédés littéraires : « Une des conditions essentielles de l'acte créateur est l'affranchissement total de l'artiste de tout procédé convenu. » Il préfère les mots usuels de la vie courante, les expressions littérales aux recherches verbales ; il veut simplifier le langage de manière à être compris des paysans, et déjà en 1853 il notait : « Le critère d'une perception nette de l'objet est le pouvoir de communiquer cette perception dans un langage populaire à un être sans culture. » Tolstoï est là tout entier dans ces quelques lignes qui sont une profession de foi artistique autant que morale. Il poussera ce choix jusqu'à ses dernières limites, qualifiant son œuvre de « bavardage littéraire qui remplit douze volumes auxquels les hommes de notre temps attribuent une importance imméritée ».
« Fonder une religion nouvelle »

Au moment où Levine, en conclusion d'Anna Karenine, affirme cette soif d'un bien authentique, Tolstoï traverse une grave crise morale ; il se dépeint comme l'« aliéné n° 1 de Iasnaïa Poliana » et écrit à un ami ces lignes sombres : « Vous ne sauriez imaginer combien je suis isolé et à quel point mon moi véritable est méprisé par ceux qui m'entourent. » Sa Confession (Ispoved, 1879, publiée en 1882) surtout nous éclaire sur cette époque de sa vie, ainsi que ses ouvrages intitulés Critique de la théologie dogmatique (Kritika dogmatitcheskogo bogosloviïa, 1880) et Quelle est ma foi ? (V tchem moïa vera ?, 1883). Humblement, Tolstoï commence par se soumettre aux rites orthodoxes, avec la foi d'un simple moujik ; il fait même la tournée des monastères, vêtu d'une blouse paysanne, la besace sur l'épaule. Mais un serviteur le suit, portant ses valises, et le supérieur du couvent d'Optino, découvrant l'identité du pèlerin, ordonne aussitôt qu'on fasse une réception digne du grand homme !
Après deux ans de stricte obédience à l'orthodoxie, Tolstoï rompt brutalement avec l'Église : toutes ces pratiques ne sont que mensonge et supercherie. Au nom de la conscience rationnelle, il rejette les dogmes et les miracles ; il accepte l'Évangile à condition d'en ôter tout élément ontologique, pour aboutir à une foi raisonnée et raisonnable. Son credo n'admet ni le Dieu personnel, ni la Trinité, ni la création en six jours ; il passe par le reniement du monde et des plaisirs, par l'humilité, la patience, la miséricorde, la non-résistance au mal, de sorte que, à cinquante-deux ans, Tolstoï peut se croire enfin parvenu à l'équilibre et à la sérénité. En même temps, il tire un trait sur sa vie passée, condamnant ses activités militaires, sa vie de débauche, son art lui-même, et passe à l'attaque directe des pouvoirs et de l'Église établis.
À vingt ans, le jeune Tolstoï, très influencé par les lectures de Montaigne et de Rousseau, avait eu l'idée de « fonder une religion nouvelle, la religion du Christ, mais débarrassée des dogmes et des miracles ». Trente-cinq ans plus tard, la même exigence rationaliste, la même aspiration à une « simplicité naturelle » l'animent. Ses positions théologiques vont se durcir encore avec Que devons-nous faire ? (1886), Le royaume de Dieu est en nous (1893), Lettre sur la supercherie à l'Église (1900). Le roman Résurrection (Voskressenie, 1899) – où, devant une célébration religieuse, la Vierge est appelée « fille Marie », l'hostie devient morceau de pain, l'autel table, et les gestes du pope manipulations – vaut à Tolstoï d'être excommunié en 1901 par le saint-synode. La rupture cette fois est complète avec les institutions.
Une foi authentique doit se manifester par des actes vrais. Tolstoï tente de se battre contre les injustices de la vie sociale et d'oublier qu'il est le comte Tolstoï. Habillé en moujik, blouse de futaine et souliers à bout carré, il travaille dans les champs, fend du bois, apprend à confectionner des chaussures. Il réforme ses habitudes : « Je ne bois plus d'alcool et ne mange plus de viande. Je fume encore, mais moins. » Et comme le luxe de Iasnaïa Poliana lui pèse, il remet à Sonia une procuration pour la gestion de ses propriétés. Désormais, l'apôtre se substitue à l'écrivain : « bienheureux boyard Léon », dit Gorki avec humour.
Les revirements de la pensée de Tolstoï, ses prêches, ses motivations philosophiques et morales nous intéressent surtout dans la mesure où ils sont l'expression de sa quête de la vérité et le signe de son inquiétude. Tolstoï vivra continuellement tourmenté. Il n'aura sans doute jamais de Dieu une vision mystique, et ne connaîtra pas le bonheur des moments d'extase. Il avait écrit un jour dans une page de son journal : « Dieu est mon désir », et Gorki, qui en avait eu connaissance, lui demanda ce que cela signifiait. « C'est une pensée inachevée, répondit Tolstoï. Sans doute voulais-je dire : « Dieu est mon désir de le connaître […]. Non, ce n'est pas ça […] » Il rit et, roulant le cahier, le fourra dans une large poche de sa blouse. Il a avec Dieu des rapports très confus qui me rappellent, par moments, ceux de deux ours dans une même tanière ! »
La tragédie de l'alcôve

En vérité, ce prophète que le monde vénère comme un mage, qui prêche avec assurance une religion nouvelle, ne cesse de se débattre contre lui-même, et toutes ses attitudes recouvrent un terrible drame intime.
En même temps qu'il condamne l'amour physique et la propriété privée, la naissance de sa fille Aleksandra (1884) et les gros revenus que lui rapportent ses livres et ses terres le remplissent de honte : impossible d'extirper cette sensualité débordante qui le jette dans les bras de sa femme, impossible de briser tous les liens familiaux, impossible de renoncer à écrire, alors même qu'il condamne l'art « corrupteur » et la littérature comme « amusements pour paresseux ». Dans Qu'est-ce que l'art ? (Tchto takoïe iskousstvo ?, 1898), Tolstoï prononce des jugements sévères sur Haydn, Mozart, Schubert, Shakespeare. « Shakespeare non seulement n'est pas un grand écrivain, mais une imposture, une vilenie ! » Pourtant lui-même compose quelques-unes de ses plus belles œuvres, dans lesquelles il exprime son angoisse devant la mort : la Mort d'Ivan Ilitch (Smert Ivana Ilitcha, 1886), Maître et serviteur (Xoziaïn i rabotnik, 1895), la Sonate à Kreutzer (Kreïtserova sonata, 1890) et plusieurs drames, la Puissance des ténèbres (Vlast tmy, 1886) et le Cadavre vivant (Jivoï troup, 1900).
En 1881, les Tolstoï sont obligés de s'installer à Moscou pour que les enfants puissent poursuivre leurs études. La vie familiale apparaît à l'écrivain comme une servitude de plus en plus pénible ; et tandis que Sonia, à peine relevée de couches, prend un jour de réception et emmène ses filles au concert et au bal, il se cloître dans son bureau ou parcourt les faubourgs misérables de Moscou.
Entre les époux, un abîme s'est creusé dont rend compte leur journal respectif. Lui : « Le concubinage avec une femme étrangère d'esprit, c'est-à-dire avec elle, est terriblement dégoûtant » (juillet 1884). Elle : « Jamais je ne me suis sentie plus seule au sein de ma famille. Léon a rompu avec moi toute relation. Pourquoi ? Lorsqu'il est malade, il accepte mes soins comme une chose due, avec froideur, rudesse, et seulement dans la mesure où il a besoin de cataplasme. J'aurais tant voulu, ne serait-ce que dans une faible mesure, entrer avec lui en relations spirituelles. J'ai tendu toutes mes forces dans ce sens. J'ai lu son Journal en cachette […] Aujourd'hui, il me cache minutieusement tout et confie à ses filles le soin de recopier ses manuscrits. Il me tue systématiquement : il m'écarte de sa vie personnelle, ce qui me fait un mal affreux. »
Pages ô combien bouleversantes, mais naïves et maladroites ! Sonia n'a pas pu ou voulu comprendre l'évolution spirituelle de son mari. Elle a épousé un écrivain dont elle a servi le génie de son mieux, un aristocrate pourvu de grands biens, un homme vigoureux qui lui a donné treize enfants. Or, elle se retrouve vingt-cinq ans plus tard femme d'un être instable, qui condamne l'argent, l'amour, l'art, l'Église, et qui n'accepte d'autres contraintes que celles qu'il se donne. Cet homme de plus a changé dix fois de cap et retombe sans cesse dans les travers qu'il dénonce. « Je ne savais comment m'accorder de ses nouvelles idées, se justifie Sonia. Avec tous ces enfants, je ne pouvais pas suivre comme une girouette tous les revirements spirituels de mon mari. Pour lui, c'était une quête passionnément sincère. De ma part, c'eût été une singerie stupide, et préjudiciable à ma famille. Au surplus, mon être profond refusait de quitter l'Église selon laquelle je priais Dieu depuis l'enfance. Le luxe apparent dans lequel nous vivions devint insupportable à Léon. Mais qu'y pouvais-je ? Il ne m'appartenait pas de changer des conditions d'existence que nous n'avions pas créées nous-mêmes. Si, selon les vœux de mon époux, j'avais fait donation de toute notre fortune, je me demande à qui, je serais restée dans la misère avec les enfants. »
Un triste personnage va jouer dans cette tragédie un rôle capital et envenimer les disputes jusqu'à les rendre irréparables : Vladimir Grigorievitch Tchertkov. Il surgit vers 1883 dans la vie des Tolstoï. Ancien officier, il se fait, comme beaucoup d'autres à la même époque, un ardent disciple de Tolstoï. Mais il n'a ni la souplesse de pensée ni les doutes du grand écrivain. C'est un homme sectaire, « peu intelligent, rusé et pas bon du tout », dira Sonia, « le mauvais génie de Léon » ; il a capté sa confiance en flattant sa vanité et en entretenant le culte du grand homme. Entre Tchertkov et Sonia, la guerre est ouverte. Plus elle s'efforce de ramener son mari dans les chemins de la création romanesque et artistique, plus Tchertkov tente de l'enfermer dans son rôle de guide spirituel.
Les scènes entre les époux prennent des proportions odieuses, absurdes. Les fils se rangent du côté de la mère, les filles du côté du père. Et dans ce climat empoisonné, Tolstoï, isolé, incompris, fatigué, prononce ces paroles terribles qui serviront à juger Sonia : « L'homme souffre des tremblements de terre, des épidémies, des horreurs de la maladie, de tous les tourments de l'âme. Mais de tout temps la tragédie la plus douloureuse pour lui a été, est et sera la tragédie de l'alcôve. »
Tchertkov passe alors dix ans en exil, en raison de ses idées subversives. La police n'ose pas inquiéter Tolstoï lui-même. Et en 1907, lorsqu'il rentre en Russie, il se fait construire une maison tout près de Iasnaïa Poliana. Désormais, c'est à lui que Tolstoï confie ses manuscrits. D'âpres questions d'intérêt se mêlent aux disputes : alors que Sonia doit pourvoir aux charges matérielles, Tolstoï, agissant selon sa conscience, fait savoir qu'il renonce à toucher des droits d'auteur. Les reproches, les scènes redoublent. Sonia est obsédée par l'idée que Tchertkov subtilise le journal intime et elle fouille dans les papiers de son mari.
« La Mort d'Ivan Ilitch »

Tandis qu'on se bat autour de lui et pour lui, Tolstoï continue sa grande méditation sur la mort et subit les assauts du doute et de l'angoisse. Par moments, il ne parvient plus à se supporter, tant il souffre de ne pouvoir accorder sa vie à sa pensée. Il lui semble qu'il ment au monde, par sa vie, par sa gloire, par ses richesses, alors que ce même monde vient à lui comme au seul homme capable de proposer une morale positive pour le salut de la Russie.
La Mort d'Ivan Ilitch (1886) est un des plus beaux textes de Tolstoï par son dépouillement et sa tension. Bien qu'il prêche souvent à cette époque, aucun sermon, aucune démonstration n'alourdit le livre. D'emblée, le lecteur se trouve confronté au seul événement essentiel de la vie, la mort. Nous apprenons dès les premières pages le décès d'Ivan Ilitch, fonctionnaire convenable qui jouit de l'estime générale. Ses amis viennent rendre une dernière visite au mort, un peu troublés et vaguement inquiets pour eux-mêmes. Ils apparaissent égoïstes, superficiels, enfin des hommes ordinaires, ni bons ni méchants, comme l'a été aussi Ivan Ilitch.
La vie d'Ivan Ilitch s'est déroulée sans histoire : il a obtenu de l'avancement dans son métier et, grâce à cette promotion, il a pu louer un bel appartement. Et voici qu'un jour, tombant d'une échelle, il est devenu la proie d'un mal sourd qui gagne de jour en jour, les traitements qu'il essaie échouent. À mesure que la maladie s'installe, Ilitch prend conscience de sa solitude. Il veut lutter, devient irascible, prend en haine tout ce qui a constitué ses raisons de vivre, métier, femme, enfants, honneurs, société, et, se dépouillant peu à peu de ce qui l'encombre, « ne ressemble plus qu'à lui-même ». Ceux qui l'entourent lui sont étrangers, même sa femme, qui cache sous de bonnes paroles une indifférence excédée. Dans ce vide, la seule vérité est la mort, la mort qui se moque des conventions et des attitudes « comme il faut », mais qui donne la dimension de la vie. Ayant compris cela, Ilitch cesse de lutter et se croit « délivré » : « Il chercha sa terreur accoutumée et ne la trouva plus. Où est-elle ? Et quelle mort ? Il n'avait plus peur parce que la mort n'était plus. »
Maître et serviteur (1895) développe un thème semblable. Le marchand Brekhounov, perdu dans une tempête de neige, privé de tout ce qui l'a fait un personnage puissant, rang, honneurs, argent, réduit à ses seules ressources, découvre comme Ilitch ce monde angoissant de la solitude et peu à peu apprend à accepter l'idée de la mort en tant que libération. Tolstoï ne promet plus à ses héros l'espoir illusoire d'une vie nouvelle, comme il avait promis à Levine l'apaisement dans l'accomplissement du bien ; au contraire, la mort est la seule issue, la seule réalité. Les personnages de ces derniers récits ne sont pas des êtres d'exception, mais des hommes ordinaires, avec leurs faiblesses et leurs côtés sympathiques, que rien n'a préparés à l'ultime révélation. Et pourtant, presque joyeusement, ils acceptent cette délivrance qui lève le voile des mensonges sur toute leur vie passée.
Voilà ce qui est révélé à Tolstoï, voilà le fond de sa prédication. Prisonnier d'un quotidien sordide, il s'achemine, en dénouant successivement tous ses liens, vers la délivrance spirituelle.
La gare d'Astapovo

Le 28 août (10 septembre) 1908, on célèbre les quatre-vingts ans de Tolstoï. Aucune gloire au monde ne peut lui être comparée. Les pèlerins affluent vers Iasnaïa Poliana : personnages illustres ou humbles, intellectuels, paysans, chrétiens, athées. Chaque jour, le « tolstoïsme » recrute de nouveaux adeptes. Des colonies se fondent. Pour beaucoup, ce vieillard barbu aux sourcils touffus, au regard perçant, vêtu de sa large blouse, symbolise l'espérance : il lutte par sa plume contre les forces conservatrices, proteste contre les injustices sociales et les répressions tsaristes, prêche l'amour universel. Mais il répète avec obstination que les améliorations sociales ne s'obtiennent que par le perfectionnement moral des hommes, ce qui lui vaut l'hostilité des marxistes, qui renversent l'ordre des facteurs ; d'ailleurs, les journées sanglantes de 1905 le consternent : « La révolution est déclenchée, note-t-il dans son journal. On tue des deux côtés. La contradiction réside dans le fait que comme toujours on veut juguler la violence par la violence. »
En ce mois d'octobre 1910, le patriarche, sur qui sont braqués les yeux du monde, n'a qu'une idée : fuir. Fuir une famille qui le persécute, des disciples qui ne le comprennent pas, une prédication qui n'est peut-être encore qu'une illusion ou un mensonge de plus. Pour aller où ? Il ne le sait pas lui-même, en tout cas pas parmi les « tolstoïstes » ! Dans la nuit du 27 au 28 (9 au 10 novembre), il est réveillé par un bruit de pas dans son cabinet de travail. C'est Sonia qui fouille une fois de plus dans ses tiroirs à la recherche du testament que Tchertkov lui aurait fait signer. Vainement, il essaye de se rendormir et, à quatre heures du matin, se lève, s'habille, réveille son médecin, ordonne qu'on attelle une voiture, qui l'emmènera à la gare, et écrit une lettre d'adieu à sa femme : « Mon départ te fera de la peine. Je le regrette, mais comprends-moi bien et crois-bien que je ne puis agir autrement. Ma situation à la maison devient, est déjà devenue intolérable. Je te remercie pour ces quarante-huit années de vie honnête que tu as passées avec moi et je te demande pardon de tous les torts que j'ai eus envers toi, de même que je te pardonne de toute mon âme ceux que tu as pu avoir à mon égard. Je te demande de te résigner à la nouvelle situation où te met mon départ et de ne pas m'en garder rancune. Si tu as quelque chose à me communiquer, dis-le à Sacha (Aleksandra), qui saura où je suis et me fera parvenir le nécessaire. Mais elle ne pourra te dire où je me trouve, parce qu'elle m'a promis de ne le dire à personne. Lev Tolstoï. ».
Sonia ne reverra plus jamais vivant celui qu'elle a tant – et souvent si mal – aimé.
Après un bref passage au couvent de Chamardino, où sa sœur est religieuse – que va-t-il chercher au sein de l'Église ? –, Tolstoï repart. Mais, en cours de route, il prend froid et il lui faut descendre à la gare d'Astapovo, où le chef de station le reçoit dans une chambre de son isba.
Tolstoï est au plus mal ; Aleksandra, puis Tchertkov l'ont rejoint au grand désespoir de Sonia, qui par deux fois tente de se suicider. L'identité du fugitif est vite découverte et les journaux du monde entier publient des bulletins de santé. Bientôt, tandis que Tolstoï agonise, la petite gare d'Astapovo se transforme en champ de foire où affluent les curieux, les admirateurs, les fidèles, les journalistes, les cinéastes. Sonia aussi est arrivée, mais Tchertkov lui interdit l'entrée de la chambre de son mari.
Dans les quatre murs d'une pauvre maisonnette, le drame achève de se dénouer. Tolstoï refuse de recevoir le métropolite que l'Église lui envoie : « Mais comment meurent donc les paysans ? » marmonne-t-il. Il s'inquiète pour les siens, dicte à sa fille quelques réflexions et, soudain apaisé, lucide, murmure : « Voilà la fin, et ce n'est rien. »
Dans la nuit du 6 au 7 (19 au 20) novembre, il entre dans le coma ; Sonia, la compagne fidèle de quarante-huit années, est enfin autorisée à approcher du moribond. Il ne la reconnaît pas et s'éteint vers 6 heures, enfin « délivré de cette personnalité qui empêche l'adhésion de l'âme au grand Tout ».

 

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MAO ZEDONG

 

 

 

 

 

 

 

Mao Zedong ou Mao Tsö-tong ou Mao Tsé-toung

Cet article fait partie du dossier consacré à la guerre froide.
Homme d'État chinois (Shaoshan, Hunan, 1893-Pékin 1976).
Mao Zedong
Mao participe à la fondation du parti communiste chinois en 1921. C’est pendant la Longue Marche conduite pour échapper au Guomindang qu’il devient chef du parti en 1935. Après avoir conduit la guerre contre le Japon, puis le Guomindang, il fonde en 1949 la République populaire de Chine qu’il dirige jusqu’à sa mort, l’emportant sur ses rivaux au prix d’initiatives aventureuses comme le Grand Bond en avant ou la Révolution culturelle. Bien qu’ayant mené son pays au bord de l’effondrement, il continue aujourd’hui à y incarner l’idéal révolutionnaire.
Mao avant la Chine populaire (1893-1949)
Fils instruit d’un paysan aisé, Mao devient, après ses études, bibliothécaire à l’université de Pékin. Il participe en 1921 à la fondation du parti communiste chinois (PCC) par Chen Duxiu et une poignée de marxistes, désireux, comme le gouvernement nationaliste du Guomindang, de libérer le pays de l’emprise des seigneurs de guerre et des impérialistes.
Après la rupture avec le Guomindang en 1927, Mao organise des bases révolutionnaires paysannes dans la province du Jiangxi, où est fondée une « République soviétique chinoise » dont il devient président en 1930. Désavoué par le parti, puis délogé par le Guomindang, il se replie vers le nord en menant la Longue Marche (1934-1935), pendant laquelle il est enfin reconnu comme chef du Parti.
De nouveau allié au Guomindang dans la lutte contre les Japonais (1937-1945), il mène ensuite contre lui la seconde guerre civile à l’issue de laquelle est proclamée, le 1er octobre 1949, la République populaire de Chine.
Le dirigeant de la Chine populaire (1949-1976)
Président du parti et de la République, Mao donne le ton aux différentes phases du régime, même s’il est fréquemment contesté, ce qui le conduit, à partir de 1957, à une surenchère révolutionnaire plus tactique qu’idéologique, puisqu’elle est destinée à le faire triompher de ses rivaux.
Après la phase de Démocratie nouvelle (1949-1953) consacrée au redressement du pays, puis la période d’imitation du modèle soviétique (1953-1956), Mao, indirectement atteint par la remise en question du culte de la personnalité de Staline en URSS, reprend l’initiative en lançant en 1957 la campagne de libre expression des Cent Fleurs, puis, en 1958 le Grand Bond en avant, expérience de développement économique chaotique qui provoque la mort de 36 millions de Chinois. Désavoué par Liu Shaoqi, auquel il cède la présidence de la République en 1959, Mao prépare sa revanche.
Ce sera la Révolution culturelle, orchestrée par ses soins à partir de 1966 pour créer « l’homme nouveau » en éliminant tous ceux qui « retardent l’édification du socialisme ». De plus en plus coupé des réalités, jouant d’une faction contre l’autre, Mao réussit ainsi à conserver le pouvoir jusqu’à sa mort en 1976. Si celle-ci est suivie d’un virage vers la modernisation économique au détriment du socialisme, la Chine ne connaîtra pas de démaoïsation comparable à la déstalinisation soviétique.
1. Mao jusqu’à la naissance de la Chine populaire (1893-1949)

1.1. Mao avant le communisme (1893-1921)

La jeunesse (1893-1918)
Fils d'un paysan aisé enrichi dans le commerce des grains qui aurait voulu faire de lui le gérant de la petite affaire familiale, Mao Zedong doit se rebeller contre l'autorité paternelle pour continuer ses études. Il grandit dans une Chine humiliée d'avoir dû accorder aux puissances occidentales des concessions qui jouissent d'énormes avantages, les empereurs s'avérant incapables de faire respecter l'indépendance nationale du pays ni de moderniser celui-ci.
Quand, en 1911, la révolution du Guomindang de Sun Yat-sen met fin à la monarchie et proclame la république, Mao est, comme de très nombreux jeunes gens de son âge, gagné par l'enthousiasme, et il s'engage durant six mois dans l'armée révolutionnaire. Il revient ensuite à Changsha, capitale du Hunan, poursuivre ses études primaires supérieures jusqu'en 1918. À l'école normale du Hunan (1913-1918), Mao organise aussi des cours du soir pour alphabétiser les travailleurs.
Formation intellectuelle et politique
Nourri de culture chinoise traditionnelle et de culture occidentale, Mao est un admirateur des grands empereurs chinois chefs de guerre. En 1917, dans la revue Nouvelle Jeunesse de Chen Duxiu, il publie son premier article, sur l'éducation physique nécessaire au peuple chinois pour se libérer de la tutelle impérialiste. La même année, le voici à la tête de la Société d'étude du nouveau peuple constituée dans le Hunan parmi les étudiants radicaux. À l'automne 1918, Mao devient aide-bibliothécaire à l'université de Pékin sous l'autorité du bibliothécaire en chef, Li Dazhao.
Le jeune Mao subit l'influence de Chen et de Li, qui, après avoir dirigé le mouvement du 4 mai, accueillent avec enthousiasme la révolution russe de 1917. C'est à Chen que Mao devra sa conversion au marxisme en 1920.
Naissance du communisme chinois (1919-1921)
La Chine, un moment unifiée par la république présidée par Yuan Shikai (1912-1916), est entrée depuis dans une longue période de confusion politique : dans les provinces, les généraux (seigneurs de la guerre) accèdent au pouvoir tandis que Sun Yat-sen prend en 1917 à Canton la tête d'un gouvernement républicain. Cette période d'affrontements internes et de morcellement politique durera en fait jusqu'en 1949.
Mao, qui a participé au mouvement du 4 mai à Changsha où il est revenu s'établir, fonde une section des Jeunesses socialistes. Il publie son premier article marxiste en novembre 1920. Il est alors directeur d'école primaire puis gérant d'une librairie. En juillet 1921, il est un des douze délégués qui créent à Shanghai le parti communiste chinois (PCC), dont Chen devient le premier secrétaire général.
1.2. L’ascension de Mao au sein du parti communiste (1921-1935)

De l’alliance à la rupture avec le Guomindang (1921-1927)
Nommé responsable pour le Hunan du secrétariat au travail, Mao organise des syndicats ouvriers. Il approuve la politique d'alliance avec le Guomindang de Sun Yat-sen pratiquée par le PCC sur les conseils de l'Internationale communiste. En 1923-1924, le voici responsable de l'organisation du PCC mais aussi membre du bureau de Shanghai du Guomindang. Cette stratégie permet au PCC d'élargir son influence. Témoin des fortes réactions populaires qui se produisent dans son village natal du Hunan à la suite des incidents des 30 mai et 23 juin 1925 au cours desquels la police anglaise de Shanghai et de Canton a tiré sur la foule, Mao y prend conscience du rôle révolutionnaire de la paysannerie. Il écrira en 1927 son Rapport sur l'enquête menée dans le Hunan à propos du mouvement paysan pour affirmer le rôle de la paysannerie dans la lutte révolutionnaire.
Après la mort de Sun Yat-sen (mars 1925), l’aile droite l’emporte au sein du Guomindang, avec Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek), qui rompt brutalement avec les communistes en avril 1927 (fusillades de Shanghai). Le parti se replie alors dans les campagnes, et Mao est chargé de l'organiser sur une base militaire dans son Hunan natal.
La guérilla au Jiangxi (1927-1930)
En septembre 1927, Mao conduit ses troupes dans les montagnes du Hunan puis du Jiangxi. En avril 1928, son armée reçoit le renfort de celle d'un autre dirigeant du PCC, Zhu De, puis, en novembre, de l'armée de Peng Dehuai. Jusqu'en 1934, le Jiangxi est administré par les communistes : c'est la République soviétique du Jiangxi, dont Mao est le président depuis novembre 1931. L'Armée rouge, fortement politisée, est formée selon la doctrine d'une action aux tâches extramilitaires multiples : propagande, organisation des masses et même production. Mao énonce les principes de la lutte de guérilla, tactique d'« encerclement des villes par les campagnes ».
La mise à l’écart de Mao (1930-1934)
Grâce à l'appui que leur apportent les paysans, les communistes étendent leur influence à un point tel que, durant l'été 1930, la direction du PCC dont le nouveau secrétaire général est Li Lisan, ordonne à l'armée du Jiangxi de sortir de ses bases et de lancer une offensive contre les grandes villes tenues par le Guomindang. C'est l'échec ; Mao propose le repli sur le Jiangxi tandis que Li Lisan est écarté. Mais le PCC ne passe pas pour autant sous le contrôle de Mao mais sous celui de Wang Ming et des « vingt-huit bolcheviques » ainsi appelés par Mao parce qu'ils avaient pour la plupart étudié en URSS. Mao, critiqué pour ses conceptions militaires en faveur de la guérilla, doit s'incliner, son autorité à la tête de la République soviétique du Jiangxi devenant de plus en plus nominale. Désormais, l'armée communiste doit privilégier les batailles rangées et c'est de cette façon qu'elle repousse à quatre reprises, entre 1930 et 1934, les attaques que lance le Guomindang pour la détruire.
 La Longue Marche : Mao chef du Parti (1934-1935)
Mais cette stratégie montre ses limites en 1934 lors de la cinquième offensive, à l'issue de laquelle l'armée communiste n'évite l'encerclement total que par une percée en octobre 1934 qui lui fait abandonner le Jiangxi. Ainsi commence la Longue Marche qui conduit au bout d'un an et 12 000 kilomètres, en octobre 1935, les 30 000 survivants dans le Shanxi. Là, l'armée du Jiangxi est grossie d'autres contingents communistes. Au cours de cette retraite, bientôt transformée en épopée, Mao a pu faire adopter ses méthodes militaires et a beaucoup gagné en autorité dans le parti. En janvier 1935, à Zunyi dans le Guizhou, au cours d'une réunion des chefs politiques et militaires, il fait condamner la politique de la direction du PCC et devient le chef du parti.
1.3. De la Longue Marche à la victoire communiste (1935-1949)

Vers l’alliance tactique avec le Guomindang (1935-1937)
À partir d'octobre 1935, Mao installe sa capitale à Yan'an dans le Shaanxi. De là, il proclame que l'ennemi principal du PCC est l'envahisseur japonais installé en Mandchourie depuis septembre 1931 et offre son alliance au Guomindang, qui finit par accepter en septembre 1937, deux mois après le début officiel de la guerre sino-japonaise.
La guerre sino-japonaise (1937-1945)
La guerre permet aux communistes d’asseoir leur position dans le Nord et le Centre et de mobiliser les populations locales contre l’envahisseur, alors que le Guomindang se discrédite par sa passivité. Elle confère surtout à Mao une stature nationale. À plus de 40 ans, Mao est maintenant un dirigeant éprouvé. C'est ce symbole vivant de la révolution, ayant perdu dans la lutte plusieurs membres de sa famille, que rencontre le journaliste américain Edgar Snow, dont les écrits vont faire connaître la révolution chinoise à l'étranger. Parallèlement, ses idées sur la « sinisation du marxisme » triomphent dans le parti (campagne de rectification de 1942). En avril-juin 1945, le VIIe congrès du PCC l'élit président du Comité central et proclame que le parti est désormais guidé par la « pensée de Mao Zedong ».
La guerre civile (1946-1949)
Dès la capitulation du Japon (2 septembre 1945), la reprise de la guerre civile est inéluctable. Les mêmes méthodes qui ont assuré le succès de la Longue Marche et de la lutte contre les Japonais permettent au PCC de l'emporter dans la guerre civile qui l'oppose de 1946 à 1949 au Guomindang, pourtant aidé par les Américains. Le PCC de Mao réussit à incarner aux yeux des Chinois tout à la fois l'indépendance nationale, les espoirs de révolution sociale, l'honnêteté face à la corruption des nationalistes et la paix civile par une politique de large alliance avec les adversaires de Jiang Jieshi, qui finit par se réfugier à Taiwan avec ses partisans.
2. Le dirigeant de la Chine populaire (1949-1976)

Mao Tsé-toung, octobre 1949Mao Tsé-toung, octobre 1949
En septembre 1949, dans Pékin conquise, Mao réunit une Conférence politique consultative qui désigne un gouvernement de coalition sous sa présidence. Le 1er octobre 1949, la République populaire de Chine est proclamée. Les institutions en seront fixées par la Constitution du 20 décembre 1954. Mao concentre entre ses mains trois présidences essentielles : celle du parti, celle de la République et celle du conseil militaire révolutionnaire. Pourtant, même si son autorité est exceptionnelle, même si sa pensée inspire la politique du parti, les autres dirigeants ne sont pas des comparses.
L'homme qui est maintenant à la tête d'un pays de 600 millions d'habitants a conservé les goûts simples d'un paysan, s'exprimant dans le dialecte du Hunan. Il vit en reclus dans ses diverses résidences de Pékin, Beidaihe, Wuhan, Hangzhou, lit beaucoup et voyage souvent dans le pays. S'il reçoit occasionnellement les dirigeants du parti et de l'État, dont Zhou Enlai, le Premier ministre, il communique en général avec eux par notes écrites. Ce comportement en fait un personnage à part, dont le prestige est immense, mais, l'éloignant de la pratique quotidienne du pouvoir, il contribuera à l'isoler, au fil des différentes phases de l’histoire de la République populaire : Démocratie nouvelle (1949-1953), imitation du modèle soviétique (1953-1956), campagne des Cent Fleurs (1957), Grand Bond en avant (1958), Révolution culturelle (1966-1976).
2.1. La Démocratie nouvelle (1949-1953)

Dans tous les domaines, c'est lui qui donne le ton. La base théorique de la République populaire de Chine est son essai de juin 1949 (De la dictature démocratique populaire) qui intègre, aux côtés de la classe ouvrière et de la petite paysannerie, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale dans le groupe des quatre classes anti-impérialistes et antiféodales, et dénie aux autres « ennemis du peuple » tout droit de suffrage dans la « Démocratie nouvelle », slogan qui donne son nom à cette première période au cours de laquelle il s'agit, avant tout de reconstruire la Chine.
– Reconstruction politique par l'élimination, y compris physique, des contre-révolutionnaires, par la reprise en main des intellectuels et par une plus grande discipline dans le parti ;
– reconstruction économique par la réforme agraire et par le développement de la production industrielle ;
– reconstruction sociale par un grand effort fait pour l'instruction et par la reconnaissance de l'égalité entre les hommes et les femmes ;
– reconstruction de la politique extérieure par le traité d'alliance et d'amitié signé avec l'URSS en février 1950 et par l'aide en armes apportée aux communistes vietnamiens et en soldats aux communistes coréens.
2.2. La phase d’imitation du modèle soviétique (1953-1956)

De 1953 à 1956, le développement économique se fait sur le modèle soviétique : adoption du premier plan quinquennal, collectivisation des terres par regroupement de plus en plus autoritaire dans des coopératives. Mao reconnaît lui-même que le parti communiste de l'Union soviétique est « le meilleur professeur » du PCC et que la nouvelle Chine appartient au « front anti-impérialiste » dirigé par l'URSS.
En quelques années, la Chine accroît sa production dans des proportions importantes, bénéficiant d'une aide soviétique multiforme et de la sécurité revenue dans le pays pour la première fois depuis des décennies. Ses réalisations sociales incontestables, l'aide apportée aux mouvements d'indépendance nationale en Asie en font un pays au prestige international retrouvé et symbolisé par sa participation à la conférence de Bandung (1955) malgré la perte de son siège à l'ONU en 1951.
2.3. Le tournant de 1956-1957

Mao remis en question
L'année 1956 marque un tournant dans la vie de Mao comme dans le destin de la Chine populaire. En février, le XXe Congrès du parti communiste de l'Union soviétique condamne le culte de la personnalité de Staline. Craignant que cette attitude n'ouvre la voie à des attaques contre sa propre personne, qui est alors l'objet d'un culte du même type, Mao désapprouve le rapport de Nikita Khrouchtchev. Mais le VIIIe Congrès du PCC, en septembre 1956, confirme les pires craintes de Mao. Le numéro deux du parti, Liu Shaoqi, et celui qui devient alors secrétaire général, Deng Xiaoping, attaquent le culte de la personnalité, font l'éloge de la direction collective, critiquent la précipitation en matière politique. Plus grave, le Congrès fait disparaître des textes du parti toute référence à la pensée de Mao. Certes, ce dernier conserve toutes ses fonctions, mais il est clair que le Congrès s'est fait contre lui.
Toutes les initiatives politiques qu'il va prendre de 1957 à 1966 sont autant d'efforts pour contrecarrer la ligne établie par le VIIIe Congrès en court-circuitant au besoin les instances dirigeantes du PCC.
C'est donc à la fois en termes d'idéologie (pour ou contre le maoïsme) et de lutte pour le pouvoir qu'il convient d'analyser les soubresauts que va connaître la Chine jusqu'à la mort de Mao.
Le maoïsme comme stratégie et comme idéologie
Le maoïsme lui-même, par son empirisme et son opportunisme (puisque rechercher la vérité dans les faits, comme le dit Mao dès 1941, peut conduire à la modification radicale d'une ligne, par exemple passer de la sacralisation du parti à son dénigrement pendant la Révolution culturelle) peut apparaître en partie comme une justification pseudo-théorique pour conserver ou reconquérir le pouvoir. Mao, sans hésiter à puiser dans la tradition taoïste et à citer Laozi, affirme que la Chine doit résoudre la contradiction « entre les lois objectives du développement économique de la société socialiste et la connaissance subjective » des communistes. C'est-à-dire qu'il considère comme inévitables les erreurs dans l'édification de la nouvelle société, tout en appelant à en tirer des enseignements.
Le maoïsme est également une conception particulière du marxisme où la paysannerie se voit dotée d'un potentiel révolutionnaire supérieur à celui de la classe ouvrière, où l'armée a un rôle particulier à jouer en temps de paix, où la grandeur de la Chine est un objectif essentiel, où le moralisme et le volontarisme doivent permettre l'avènement d'une société égalitaire.
La campagne des Cent Fleurs
En février 1957, Mao reprend l'initiative par un discours attaquant la bureaucratie communiste et demandant aux intellectuels comme aux membres des partis alliés de critiquer le PCC (« Que cent fleurs s'épanouissent, que cent écoles rivalisent »). Pour la première fois depuis 1949, Mao met en cause un parti dont il est le président. Après quelques hésitations, les critiques fusent de toute part contre le PCC mais aussi contre Mao lui-même. Le mouvement (sorte de révolution culturelle avortée) est allé trop loin. Mao fait alors bloc avec le parti et prend la tête d'une campagne contre les « droitistes » : près d'un demi-million de personnes se retrouvent dans des camps de rééducation.
2.4. Le Grand Bond en avant et ses suites (1958-1965)

Un immense élan de volontarisme
En mai 1958, le moment est venu pour Mao de lancer le Grand Bond en avant. Il s'agit, en réalisant une mobilisation sans précédent des masses, d'accélérer la rupture avec les traditions réactionnaires de la Chine ancestrale et de rattraper économiquement la Grande-Bretagne en quinze ans. Tandis que le travail manuel est exalté, que des milliers de fonctionnaires du parti sont envoyés aux champs, de grands chantiers s'élèvent un peu partout, les hauts-fourneaux de poche se généralisent et des communes populaires sont créées. C'est dans ce contexte qu'apparaît en mai 1958 le concept de « révolution permanente » ou « révolution ininterrompue ». Même si c'est Liu Shaoqi qui a le premier utilisé l'expression, cette théorie est au cœur du maoïsme et connaîtra une grande fortune avec la Révolution culturelle.
Un bilan désastreux
Cependant, dès la fin de 1958, le Grand Bond en avant apparaît comme un énorme gâchis : les récoltes pourrissent dans les champs ; pour fabriquer un acier inutilisable on a fondu des outils agricoles et des ustensiles ménagers dont on manque cruellement ; la disette se répand partout. S'il est difficile d'évaluer le coût humain du Grand Bond en avant, l’historien Yang Jisheng (Stèles. La Grande Famine en Chine, 1948-1961, 2012) parle aujourd'hui de 36 millions de morts !
C'est à ce moment que Mao démissionne de la présidence de la République ; retrait volontaire ou injonction du parti ? On ne sait. Il est remplacé en avril 1959 par Liu Shaoqi, dont les vues plus modérées sont connues, mais Mao obtient en août de la même année la destitution du chef de l'armée Peng Dehuai qui, avec d'autres, a critiqué l'irréalisme du Grand Bond en avant et qui, par ailleurs, est favorable à une collaboration militaire avec l'URSS.
 La rupture avec l’URSS (1960)
Or, c'est justement durant cette période que se distendent les liens entre la Chine et l'URSS. En juillet 1958, Mao reçoit Khrouchtchev, qui émet des réserves sur les communes populaires et prêche la modération vis-à-vis de Taïwan. Depuis des années, les Soviétiques apprécient peu que les Chinois mettent en avant l'exemplarité de leur révolution pour le tiers-monde et le caractère exceptionnel de la pensée de Mao. Un mois plus tard, affichant son indépendance, Mao entame les bombardements sur l'île taïwanaise de Quemoy. En juin 1959, l'URSS dénonce l'accord sino-soviétique d'octobre 1957 prévoyant la fourniture des secrets de l'arme atomique à la Chine. La rupture intervient en 1960. Les nombreux incidents de frontière sino-soviétiques à partir de 1961 peuvent être interprétés comme une diversion aux difficultés internes chinoises mais aussi une opposition de plus en plus radicale à l'hégémonie du PCUS sur le mouvement communiste et de l'URSS sur le camp socialiste.
La préparation de la Révolution culturelle (1962-1966)
Ce n'est qu'en janvier 1962, devant la croissance de l'opposition du parti, emmenée par Liu Shaoqi, que Mao reconnaît l'échec du Grand Bond en avant.

Affiche pour la révolution culturelle prolétarienneAffiche pour la révolution culturelle prolétarienne
Mais, pour réduire ses adversaires au sein du PCC, il multiplie entre 1962 et 1966 les initiatives qui préparent au grand affrontement avec le parti que sera la Révolution culturelle : en septembre 1962, il estime que la Chine est menacée par une restauration du capitalisme et par l'opposition des intellectuels ; à partir de 1963, sa quatrième épouse, Jiang Qing, commence à jouer un rôle dans la politique culturelle du parti dans le sens de l'intransigeance idéologique ; en mai 1964 paraît la première édition des citations du président Mao (Petit Livre rouge) dont Lin Biao se sert aussitôt pour développer dans l'armée le culte de Mao ; en 1965, Mao critique Liu Shaoqi et Deng Xiaoping ; enfin, le 17 mars 1966, devant le Bureau politique, il propose de déclencher contre les intellectuels une révolution culturelle et, en avril, est constitué le petit groupe de la Révolution culturelle avec Jiang Qing, Chen Boda, Kang Sheng. Leur rôle est de traquer les éléments « bourgeois » dans le parti, l'armée, le gouvernement.
2.5. La Révolution culturelle (1966-1976)

Mao Zedong et Lin Biao

Mao Zedong et Lin BiaoLa Révolution culturelle prolétarienne
Entreprise utopique qui projette d'éliminer les Quatre Vieilleries (vieilles idées, culture, coutumes et habitudes) et de « créer l'homme nouveau », la Révolution culturelle se veut une nouvelle phase de la lutte des classes : il s'agit d'éliminer tous ceux qui retardent « l'édification du socialisme ». Mao estime qu'on ne peut atteindre ce résultat que par une nouvelle révolution. Lui-même se retire alors à Hangzhou tandis que la Chine commence à connaître une agitation de plus en plus vive.
Un premier sommet (1966-1968)
Durant deux ans, les manifestations d'étudiants et de lycéens se multiplient, accompagnées de multiples violences physiques, contre les hiérarchies de l'université et du parti. Dès le 6 août 1966, des millions de gardes rouges, étudiants en majorité, défilent à Pékin devant Mao qui justifie leur rébellion. Mais les résistances de la population et du parti sont si fortes que Mao lance un appel à l'armée pour soutenir les gardes rouges. Le parti est finalement brisé, mais, le chaos continuant, Mao décide en juillet 1968 de rétablir l'ordre en s'appuyant sur l'armée et sur les ouvriers des usines : sous couvert de régénération au contact des réalités, des millions de jeunes sont envoyés dans les campagnes.
Une fragile normalisation (1969-1971)
Lorsque le IXe Congrès du PCC se réunit en avril 1969, la référence à la pensée de Mao, supprimée en 1956, est rétablie. Dans le nouveau Comité central dominent deux groupes distincts se réclamant également de Mao : celui de Jiang Qing et celui de Lin Biao. Ce dernier, désigné comme le successeur de Mao, paraît d'abord l'emporter. Il développe la militarisation de la société et un culte outrancier du « Grand Timonier » Mao. Pourtant, celui-ci désapprouve ces excès. Il semble que Lin Biao, sentant venir sa disgrâce, ait préparé un complot, mais il s'enfuit et, selon la thèse officielle, trouve la mort dans un accident d'avion en septembre 1971.
Un impact mondial
Nixon et Mao
Peu soucieux de laisser le champ libre à Jiang Qing, Mao rappelle bientôt les membres du parti écartés depuis 1966. À la faveur de la Révolution culturelle, interprétée par le régime et par ses partisans à l'étranger – malgré les nombreuses victimes qu'elle fit – comme un grand mouvement de pureté révolutionnaire opposé au dogmatisme, à la bureaucratie, à l'impérialisme américain comme à l'« hégémonisme » soviétique, le maoïsme ainsi entendu touche tous les continents, exalte la jeunesse de nombreux pays et influence le mouvement communiste mondial, suscitant ici et là des scissions au sein des PC sans pourtant supplanter globalement l'influence soviétique. Dans la pratique, cependant, Mao prend des positions surprenantes en politique étrangère : rapprochement avec les États-Unis (visite de Richard Nixon en février 1972), soutien au chah d'Iran, Mohammad Reza Pahlavi, et au général Pinochet (1975).
Ultimes retournements et mort de Mao (1971-1976)
Les dernières années de Mao sont dominées par la maladie, aggravée par un genre de vie sédentaire et son refus de se faire soigner. Au Xe Congrès du PCC, en août 1973, apparaissent autour de sa personne deux groupes distincts : celui des jeunes radicaux dogmatistes avec Jiang Qing (→  Bande des Quatre) et celui des vétérans empiristes du parti avec Zhou Enlai et Deng Xiaoping, revenu au premier plan. Mao apporte d'abord son soutien au groupe de Zhou, et Deng est promu vice-président du PCC et premier des vice-Premiers ministres après Zhou.
Puis, tandis que sa santé se détériore, Mao passe en 1975 sous l'influence de son neveu Mao Yuanxin, proche de Jiang Qing. Après la mort de Zhou Enlai, le 8 janvier 1976, les attributions de Deng lui sont retirées et Mao fait de Hua Guofeng à la fois le Premier ministre et le premier vice-président du PCC. La lutte couve entre le groupe de Hua et la Bande des Quatre lorsque, le 9 septembre 1976, Mao meurt.
2.6. L’héritage de Mao

L'arrestation peu après de la Bande des Quatre et le retour de Deng en 1977 marquent la fin de la période inaugurée par Mao depuis 1958 et préparent l'ouverture future de la Chine à une économie de marché contrôlée.
Deng Xiaoping engage, à partir de 1978, un processus de « démaoïsation ». Dans ce contexte nouveau, le rôle de Mao fait l'objet d'une réévaluation critique (en 1979, le Grand Bond en avant est qualifié de « Grand Bond en arrière »).

Pourtant, le nom du fondateur de la République populaire demeure toujours une référence en Chine, sans doute parce que ce révolutionnaire mythique sert de soupape dans un pays en proie à la corruption généralisée des cadres. Il reste de lui le culte des projets démesurés – le barrage des Trois-Gorges en est un exemple –, l’idée d’une justice sociale distribuée équitablement entre les régions, souvent invoquée devant l’accroissement des inégalités, et l’héritage du parti unique, mais dont ses successeurs, contrairement à lui, se sont efforcés de préserver l’unité.

 

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JOHN VON NEUMANN

 

JOHN  VON  NEUMANN -mathématicien-physicien-informaticien.
 
Principales découvertes
Il a apporté d'importantes contributions tant en mécanique quantique, qu'en analyse fonctionnelle, en théorie des ensembles, en informatique, en sciences économiques.

Sa biographie
John Von Neumann né Neumann Lajos le 28 décembre 1903 en Autriche Hongrie il meurt d'un cancer le 8 février 1957 aux USA. Enfant prodige ses contributions en mathématique pures et appliquées sont considérables. Albert Einstein, dont il était le collègue à Princeton, le considérait comme un extraterrestre et Jean Dieudonné, le mathématicien phare du groupe Bourbaki, comme l'analyste le plus profond du XX ième siècle. Son palmarès est en effet impressionnant.

Théorie des ensembles et logique mathématique :
Sa fulgurante carrière en mathématique débute par les fondements logiques des mathématiques (à la suite des travaux de David Hilbert). En logique, Von Neumann propose une nouvelle axiomatisation de la théorie des ensembles, connue sous le nom de théorie des ensembles de von Neumann–Bernays–Gödel, en abrégée en NBG ou théorie des classes. C'est une théorie axiomatique essentiellement équivalente à la théorie ZFC de Zermelo–Fraenkel. Il est un des premiers à comprendre les résultats de Gödel

Mécanique quantique :
Influence par le programme d'Hilbert d'axiomatisation de la physique, il écrit un ouvrage monumentale sur les fondements mathématique de la mécanique quantique dans lequel il développe l'analyse fonctionnelle en introduisant sa théorie des anneaux d'opérateurs.

Analyse fonctionnelle
Economie et théorie des jeux
Avec Oskar Morgenstern il publie en 1944 un célèbre ouvrage intitulé La Théorie des jeux et comportements économiques (The Theory of Games and Economic Behavior) qui est un classique des ouvrages portant sur l’économie théorique.

Hydrodynamique et analyse numériques :
Travaillant sur les projets de bombes atomiques et à hydrogène, il est conduit à étudier l'hydrodynamique des explosions et est l'un des premiers à proposer d'étudier ces problèmes numériquement sur des calculateurs. Avec Ulam, il découvrira au passage l'algorithme de Monte Carlo et il donnera une méthode pour calculer plus facilement sur ordinateur des situations avec ondes de choc. Ces travaux, notamment en liaison avec la prédiction météorologique, stimuleront ses réflexions sur les ordinateurs et les automates cellulaires.

Ordinateurs et théorie des automates cellulaires :
Avec Alan Turing, Von Neumann peut être considéré comme le père des ordinateurs et de l'informatique moderne. L'architecture de la majorité des ordinateurs est en effet celle dite de Von Neumann. Intéressé par la structure du cerveau et les systèmes biologiques, il aura l'idée avec Ulam des automates cellulaires et il étudia à quelles conditions une machine peut se reproduire elle-même. On peut voir ces travaux comme de la biologie théorique car, le schéma d'un automate auto reproducteur que Von Neumann avait proposé, c'est trouvé justement être celui employé par les cellules avec l'ADN et l'ARN. De ces travaux a emergé le fameux Jeu de la Vie de Conway.

 

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